Mort en suspens

 

DéfinItion

Comment aujourd'hui aborde-t-on l'angoisse de la disparition, de la mort ? Dans notre société, est-on arrivé à la maîtriser, la détourner, la sublimer ? Quel rôle a-t-elle actuellement dans la construction de l'Homme occidental ?

 

La mort est un handicap.

La mort… la disparition vécue tant par ceux qui restent que par celui qui s’en va. L’annihilation, le retour au rien d’avant la vie, « tout ça pour ça », tout ce savoir perdu à redécouvrir encore et encore à chaque génération… La perspective de n’être non seulement plus rien biologiquement, mais également de n’être plus rien pour ceux qui nous succéderont... L’oubli, le vide, la chasse d’eau, la preuve irrémédiable de l’ingratitude de ceux qui nous entourent.

La mort et son apéritif… la décrépitude, l’obsolescence, qu’elle soit biologique, relationnelle ou matérielle. Mais aussi l’expérimentation de l’incertitude du retour de ceux que l’on attend.

 

La mort est vivifiante

La mort… la seule façon d’apprécier l’existence, l’extrême conscience de l’ici et maintenant, la préciosité du moment ou l’immense bonheur de donner avant qu’il ne soit trop tard.

La mort… le commerce le plus rentable mais aussi l’outil d’un pouvoir immense sur l’Autre.

La mort… absurdité au niveau de l’individu qui nous pousse à trouver un sens réconfortant, valorisant, à ce qui nous dépasse.

 

La mort est le but ultime de la vie…

À croire que nous naissons pour mourir, en espérant ou pas de servir de terreau ou d’engrais pestilentiel à l’Autre qui vient.

 

Aujourd’hui nous tenons particulièrement à l’œil les statistiques relatives à l’espérance de vie. Ces modèles prédictifs sont de plus en plus affinés et tiennent non plus compte d’une probabilité mondiale, mais contextuelle. Outre l’immense réconfort d’avoir l’opportunité de vivre plus longtemps que les générations précédentes, ces modèles et leurs données ont une valeur ajoutée commerciale non négligeable. Assurances vie, marchés du viager, loisirs et aide à la personne, bénéficient des éclairages de ces études statistiques contextuelles. À l’heure actuelle, l’espérance de vie estimée en fonction de l’évolution naturelle de l’espèce humaine serait de 70-80. Les progrès et l’accessibilité de la médecine traditionnelle ne la poussent guère au-delà des 120 ans. D’autres voix laissent à penser que la barrière des 120 ans ne tient pas compte des progrès fulgurants de la nouvelle médecine.

Quoi qu’il en soit, au final, en retarder l’échéance, même dans de bonnes conditions est-ce pour autant une victoire sur la mort ? Assurément non. Les problématiques précédentes sur la mort comme handicap, comme source vivifiante ou comme but ultime de la vie demeurent. Mortels nous sommes, mortels nous restons.

Ce qu’occultent ces rassurantes statistiques est le fait que la vie n’est pas une affaire de quantité. Mourir à « 969 » ans comme Mathusalem est-ce enviable ? Ou bien, heureux de mourir rassasié de jours comme Job est-il plus intéressant ?

Que devons-nous choisir, vivre le plus longtemps possible ou exister le plus intensément possible ? D’ailleurs les deux s’opposent-ils vraiment ?

Et aujourd’hui la mort change de forme… Il est théoriquement possible de choisir la période la plus optimale pour notre disparition annoncée, comme le montre l’exemple de cette jeune fille britannique atteinte d’un cancer et ayant obtenu l’appui de la justice pour se faire « cryogéniser » dans l’espoir de se réveiller dans une société où la médecine aurait vaincu le cancer. Mais même guérie, aura-t-elle vaincu la mort ?

Face à ces problématiques l’homme se positionne sur trois types de stratégie de déni de la mort :

  1. l’impression de toute puissance, de particularité personnelle : nous agissons comme si nous n’allions jamais mourir, quitte à se noyer dans un travail ou un engagement ne laissant aucun moment de vacuité dans notre quotidien.

  2. l’attente et la recherche d’un Sauveur, quelqu’un ayant la mainmise sur la mort, faire d’elle un sens à la vie ou bien nous convaincre qu’une partie de nous survivra quelque part.

  3. l’espoir technologique. Cette dernière stratégie est propre aux générations les plus récentes. Cet espoir repose sur le constat que la médecine et les sciences annexes savent maintenant explorer le « contre-nature » et en rapporter des stratégies efficaces. Ce « contre-nature » est l’essence même de la lutte contre le fatalisme. Il permet de s’abstenir de la prière à une instance supérieure ou magique pour détourner le cours naturel des choses. La conséquence première étant le fait qu’une communauté peut, en usant de cette stratégie de déni, s’abstenir de faire perdurer un schéma culturel axé sur l’attente du Sauveur.

 

Ce sont ces trois formes de déni que le site Hors-les-murs traque dans l’art du vivant.

Application

Au mur en face du 8 rue Buot, quartier de la Butte-aux-cailles à Paris, est peinte une écolière jouant sur une marelle tracée sur le bitume de la placette.

Cette œuvre se révèle assez magnétique, il n’est pas rare de surprendre quelques passants à jouer eux-mêmes sur cette marelle.

 

Jeu immémorial des cours d école, le but du jeu est de grimper les huit échelons, les huit états, menant de la terre au ciel le plus vite possible en faisant preuve d’agilité.

La marelle est certainement l’objet le plus représentatif du second positionnement de l’homme face à la mort. À savoir, la recherche d’un sens de la vie et l’espoir que nous survivrons au ciel dans un monde meilleur que la terre.

 

Mais son symbolisme, son rite, initial est-il encore perceptible de nos jours ?

Assurément non.

Sur la seconde photographie, une passante d’un âge certain est prise en flagrant délit de régression vers l’enfance.

De manière inhabituelle, elle descend du ciel vers la terre. À moins d’impertinence volontaire et tenter de retrouver la sale gosse qu’elle aurait été dans la cour d’école, ce que cherche cette femme est retrouver l’agilité physique de son enfance alerte. Peu importe le respect ou la compréhension du rite initial.

 

Ce geste est la concrétisation d’une volonté de toute puissance, malgré le poids des années. Réussir cet exercice est pour cette femme la preuve « qu’elle peut encore ».

Elle illustre donc la première stratégie de déni : l’impression, la sensation, de toute puissance.

N.B. : un autre graphe s'est accolé au visage de l'écolière, celui de la figure du loup... L'innocence du Petit Chaperon traine encore quelque part dans les esprits...

Crédit photographique :

Fabrice Laudrin (fabrice.laudrin@journalist-wpa.com)

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