Archéologies

 

On ne créé jamais de rien… Comment repérer les influences modelant un acte, une œuvre d’art ? Entre l'idée de départ, la matrice de création et la présentation au public… qu'abandonne-t-on ? Que découvrons-nous ?… une archéologie du geste et de la pensée.

 

Tabula rasa, la tablette de cire du scribe, redevenue vierge et lisse, prête à recevoir les chroniques d’une histoire inédite. Cette expression a longtemps été liée à l’idée cartésienne selon laquelle il serait salutaire de gommer, effacer, les croyances et les préjugés pour les remplacer par des objets plus stables et ayant survécu au crible du doute méthodique.

Cette expression a le double avantage de souligner l’existence d’impressions et d’idées précédant la mécanique du doute comme mise à l’épreuve de ces dernières et d’appuyer sur le choix d’effacer ces précédentes idées ou bien d’écrire notre propre histoire directement par-dessus ou entre des lignes déjà profondément gravées.

Le choix appartient à chacun. Il est parfois trop troublant d'effacer ce qui existe déjà et d’y inscrire nos propres positions alors qu’il serait plus confortable de se caler entre des lignes évidentes, claires et reconnues par notre entourage. Souvent aussi, oublier est se décharger, simplement se décharger en évitant l’implosion.

Et même si idéalement il serait responsable de gommer et de se dessaisir des croyances, des préjugés ou de ne pas s’engouffrer dans les sillons d’un académisme de bon aloi ou d’une post-révolution victorieuse… le peut-on vraiment ?

Cette question pose la problématique de l’oubli organisé : oublie-t-on vraiment ? Si oui, quelle est la fonction de l’oubli organisé ? Est-il responsable de prétendre à un droit à l’oubli et par là même de revendiquer un droit à la non-filiation d’une idée, d’une école ou d’un concept ?

Nous discutons ici bien entendu de l’oubli volontaire, de l’acte conscient à éloigner hors de notre perception, c’est-à-dire d’enfouir au plus profond de nous-mêmes, de les atomiser quelque part ou de déposer ces souvenirs, confier, à une autre instance que nous-mêmes. Il n’est pas là question ni de l’oubli pathologique, ni de celui procuré par une réaction biologique à certaines substances.

Ce qui est visé dans l’oubli est la rupture de tous les cheminements maîtrisée et volontaire entre la perception ici et maintenant et l’objet-souvenir. Rupture subjective, c’est-à-dire l’acte de couper les ponts « pour soi » avec cet objet-souvenir, mais également rupture objectivant la manifestation publique de notre détachement à l’objet-souvenir.

Est-ce pour autant un refoulement ? Si le terme refoulement est compris comme un endiguement d’une pulsion erratique ou construite de l’objet-souvenir, alors non. L’oubli n’est pas destiné qu’aux « pensées par essences inadaptées à la communion à l’Autre ou à l’image de soi ». Il concerne également les objets-souvenirs dont on veut ponctuellement limiter l’interaction avec ce que nous sommes ici et maintenant.

Nous avons à disposition une batterie d’outils permettant cette mise à l’écart volontaire du souvenir et de ses interactions :

La bunkerisation : c’est-à-dire le confinement de l’objet-souvenir dans un espace délimité défini comme protection, accessible uniquement par un code d’entrée mémoriel, un objet-clef ou un cheminement défini. Exemple : la carte au trésor du Capitaine Flint. Elle a le triple avantage de suppléer à la mémoire défaillante, d’être codée si nécessaire et d’être transmissible. Mais elle a le défaut de ses qualités, elle peut être volée ou reproduite.

La sanctuarisation : au sens écologique, un lieu à part, un refuge. Exemple : un souvenir d’enfant régénéré soit par une musique, une odeur, un goût, un toucher ou le paysage d’une carte postale. La sanctuarisation a pour clef un élément biologique. Elle dépend donc de l’état des capteurs biologiques et peut mener à une véritable addiction. J’ai eu à croiser une personne née à Paris, travaillant depuis une vingtaine d’années en Province. Elle refaisait le déplacement à Paris les week-ends de dépression pour aller humer l’air du métro et se remémorer son enfance.

La thésaurisation : au sens économique, accumulation et détention improductives de valeurs. Cette permission à l’oubli programmé est généralement réservée aux objets transgénérationnels ou emportant avec eux une partie mémorable de l’histoire de l’individu. Exemple : au mur du salon familial, une photographie en noir et blanc d’un mariage breton se déroulant dans les années 1930. Il y a une trentaine de convives, à l’arrière de la photographie la position et le nom de chacun d’entre eux. Cette photo est passée de mère en fille sur quatre générations. Elle est devenue l’index nominatif des aïeuls dont le nom et la morphologie se perdent usuellement à la troisième génération. La valeur de cette photographie est celle de la valeur sentimentale ou mythofamiliale donnée par son propriétaire.

La sidération : au sens agricole : enfouissement dans le sol d’élément apte à prélever l’azote de l’air, la fixer sur les racines et enrichir le sol. La sidération est voisine de la bunkerisation. Excepté que dans la première la volonté de dissimulation n’est pas à l’ordre du jour. Bien au contraire, plus cet oubli est manifeste plus il est censé provoquer des réactions constructives. Exemple : La commémoration du 14 juillet. La prise de la Bastille, oubliée pendant l’année et retransmise année après année, permet de fixer, d’agréger les valeurs de la République et d’en enrichir son terreau. L’efficacité d’une telle méthode est proportionnelle à l’intérêt de l’Autre pour ce symbole fédérateur. Commémorer le baptême de Clovis a-t-il un sens encore de nos jours ?

La canalisation : au sens usuel, l’assainissement par évacuation, au loin quelque part, d’un fluide. Exemple : le bouc Leazazel à l’époque des Hébreux dans le désert. Les prêtres chargeaient sur lui tous les péchés de la communauté, tout ce qu’il fallait oublier et l’envoyaient aller paître ailleurs, quelque part dans le désert à la merci des prédateurs. L’inconvénient est que ce fichu bouc, soit par crainte ou parce que la maison est bonne, pouvait revenir la nuit.

L’atomisation : Réduire un solide ou un liquide pour permettre sa pulvérisation et en réduire ponctuellement la masse. Reprenons la photographie du mariage breton, si son propriétaire estime qu’il est salutaire ou bénéfique d’oublier d’où il vient… déchirer, brûler, atomiser la photographie est une sacrée bonne solution pour rompre définitivement une partie de la remémoration familiale.

Ces outils permettent de distinguer trois écoles de comportement de l’oubli organisé.

La première est celle de la concentration de l’objet-souvenir perçu comme bienfaisant ou utile. Elle est représentée par les classes bunkerisation, sanctuarisation, thésaurisation et sidération. L’objet-souvenir est « géographiquement » contraint, garde sa cohérence intime et est accessible selon un mode particulier à chaque classe.

La seconde est celle de l’évacuation de l’objet-souvenir en un lieu inaccessible, tout au moins hors de portée. L’objet-souvenir est perçu comme nuisible et garde toujours sa cohérence intime. Elle est représentée par la classe canalisation. Il y a dans cet acte une volonté de nettoyage par le vide au risque d’un refoulement par trop-plein ou de porosité de l’égout.

La troisième est celle de l’éradication, une solution radicale au problème de l’objet-souvenir perçu comme nuisible mais cette fois-ci sa désagrégation est l’objectif initial. Atomisé, pulvérisé, désagrégé on espère que les retombées, au mieux, ne nous atteignent pas, soufflées au loin ou, plus probablement, que leur chute soit de masse beaucoup moins importante en un point donné, ponctuellement. Elle est représentée par la classe atomisation. Il y a également dans cet acte non pas une volonté de nettoyage par le vide mais de minimiser l’impact d’un objet-souvenir.

Tableau 1 : Typologie de l'oubli volontaire  

En quoi faire une typologie des oublis programmés est-il lié à une archéologie de la pensée ou de l’être ?

Lorsque l’oubli est hors du champ pathologique ou hors de la prise par l’individu, lorsqu’il peut se définir comme un processus organisé, alors il participe très largement à l’économie psychique responsable de l’individu. Cette typologie de l’oubli volontaire permet de dresser une cartographie diachronique et « spatiale » des éléments mis à l’oubli, pour ne pas écrire « mis à l’index. ». Ainsi est-il aisé d’imaginer des bunkerisations en gigogne, des sanctuarisations spécialisées, des thésaurisations variant avec le contexte communautaire, des sidérations temporaires, des canalisations d’urgence variant elles aussi en fonction du contexte communautaire, culturel ou politique et enfin des atomisations en relation directe avec le niveau temporaire de stress ou d’incompréhension du contexte. De plus, il n’est pas rare qu’un souvenir bunkerisé un temps soit définitivement atomisé à un autre moment de la vie de l’individu.

Cartographier l’évolution, le poids ponctuel et la position relative de ces éléments psychiques à partir d’une typologie prédéfinie n’est ni plus ni moins que ce que fait la chronostratigraphie appliquée à l’archéologie. Cette technique permet d’étudier l’ensemble des vecteurs liant ou déliant les éléments entre eux, tant à travers le temps, leur organisation spatiale et leur densité relative.

Percevoir l’oubli comme élément fondamental de l’adaptation de l’individu à son contexte ou à sa survie propre permet :

  •  de ne plus définir le ça uniquement au sens freudien. C’est à dire un espace intemporel et erratique secoué par des poids et des vecteurs vivant leur vie propre et générant refoulement et percolation/porosité, autrement dit un espace unique et global de type Canalisation.

  • de définir le ça comme un espace majoritairement chronologique et parcouru de vecteurs construits, définis, entretenus et possédant des éléments transgénérationnels identifiables.

  • de définir le ça comme une analogie à l’ADN de l’individu. C’est-à-dire segmentale, reproductible, transférable et profondément imprégné de l’histoire et de la succession des contextes biologiques et communautaires traversés par l’individu.

  • de laisser la place à une notion de phylogénie psychique.

La vie du ça, sa tendance à bégayer ou faire écho de lui-même est l’Inconscient.

Etudier cet « ADN psychique », la mettre au jour et explorer les traces actives de leur dynamique relative spatiale et temporelle, en restituer les traces fossiles est une pure définition d’une archéologie du psychisme.

 

Application :

Les fusillés du Tres de Mayo 1808 par Goya.

Ce tableau illustre un fait : l’exécution par les troupes napoléoniennes de quatre cents combattants espagnols. Il est support à un discours politique : la dénonciation a posteriori de la barbarie de l’envahisseur ne respectant ni l'humain, ni l’église. Cette œuvre est destinée à lutter contre la mécanique de l’oubli, marquer les esprits et faire héritage pour les générations à venir. Elle est également l’œuvre d’un état vainqueur et resté souverain, en quête d’outils de commémoration. Peint à partir de 1814, Goya a proposé de « perpétuer au moyen de son pinceau la plus notable et héroïque des actions de la glorieuse insurrection contre le Tyran de l'Europe ».

Il est possible de retrouver l’ensemble des classes d’oubli et des stratégies de contre-oubli :

Bunkerisation : cette œuvre est une commande politique servant la gloire d’un état ayant résisté avec bonheur à l’envahisseur. Cet objet n’a jamais été destiné à parcourir le pays, mais bien à être conservée comme un joyau dans un bel écrin et contrer l’oubli naturel d’un peuple face à son histoire. De nos jours, cette œuvre est toujours aussi précieusement conservée. Mais elle n’est plus perçue comme le chantre d’une victoire d’un état résistant aux barbares. Sa fonction a changé, elle est devenue une œuvre de tension émotive universellement reconnue largement appréciée par les barbares devenus bons voisins.

Sanctuarisation : L’idée étant de convoquer périodiquement devant ce tableau les représentants d’un peuple naturellement enclin à oublier son histoire. Cette œuvre est le lieu saint des valeurs communautaires, comme l’est, en France, la Liberté guidant le peuple de Delacroix. La sanctuarisation régénère.

Thésaurisation : Ce tableau est bien entendu une œuvre précieuse, destinée à être trésor national transgénérationnel . Elle se veut un instantané d’un acte marquant le présent et utile aux générations à venir. Cependant, la portée initiale de ce tableau n’aura de sens tant que le discours l’accompagnant perdurera.

Sidération : Ce tableau joue de l’angoisse enfouie dans l’opinion publique : le massacre, l’injustice des exécutions de représailles. Il ne peut que drainer la sympathie, au sens initial, de tout humain équilibré. Dans l’avenir on pourra toujours oublier les détails de ce 3 mai 1808. Mais la seule évocation graphique du massacre saura faire ressurgir de cette plaie injuste et inhumaine.

Canalisation : l’œuvre est là comme drain contrôlé, politique, des émotions primaires. Elle est censée régénérer tout entier l’écho du massacre et de la résistance victorieuse envoyant paître au diable ces fichus envahisseurs du nord.

Atomisation : là ce sont les barbares napoléoniens qui n’ont rien compris. Ils tentent d’atomiser la résistance en exécutant les futurs héros nationaux. Certes la Résistance va être pulvérisée façon steak tartare aux quatre coins du pays, mais les retombées vont être lourdes et denses.

 

À suivre.

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