Liberté
Camus A.
Merleau-Ponty M.
 

Liberté(s)

DéfinItion

 Comment définir  la Liberté de l’Homme, comment comprendre la Liberté si chère à Camille Desmoulins[i] ? Est-ce si important dans le cadre de la psychanalyse ou de la psychothérapie ?

 

N’est-il pas plus utile de tendre vers l’aveu de Camus : « Je n'ai rien à faire avec le problème de la liberté métaphysique. Savoir si l'homme est libre ne m'intéresse pas. Je ne puis éprouver que ma propre liberté. Sur elle, je ne puis avoir de notions générales, mais quelques aperçus clairs. Le problème de la « liberté en soi » n'a pas de sens. » (Camus, Sisyphe, 1942).

 

Ou bien encore de faire soi le constat de Merleau-Ponty : « Ma liberté, le pouvoir fondamental que j'ai d'être le sujet de toutes mes expériences, n'est pas distincte de mon insertion dans le monde » ? (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la Perception, 1945).

Ces deux points de vue complémentaires ont pour avantage de pouvoir nous focaliser sur trois pistes essentielles :

  • La liberté est d’abord une notion très égocentrée.

  • La liberté ne peut se concevoir qu’intégrée à un système communautaire dans lequel nous évoluons et dont nous sommes pleinement conscients.

  • La liberté est un « pouvoir fondamental ». Elle est volonté et implique donc une disponibilité d’esprit, un état de conscience apte à résister  à l’irrationnel de certaines pathologies ou à composer efficacement avec certaines forces extérieures

 

Un dernier point essentiel  se dégage de la réflexion de Sartre : « Nous sommes une liberté qui choisit mais nous ne choisissons pas d'être libres.»  (Sartre, Être et Néant, 1943).

Autrement dit, est-on condamné à être libre, est-ce une fatalité ? Qui a intérêt à nous imposer notre liberté ?  

 

[i] La liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est l'égalité, c'est la justice, c'est la déclaration des droits, c'est votre sublime constitution! (Desmoulins Vx Cord.,1793-94, p. 115).

 

Enjeux

Si la liberté est une notion égocentrée, si elle nécessite l’intégration du sujet dans son contexte social ou communautaire et qu’enfin elle implique le vouloir et la pleine possession du libre choix face aux éventuelles troubles psychiques et pressions extérieures alors il devient totalement impossible de rejeter la responsabilité de nos choix sur une personne ou une instance extérieure.

L’enjeu thérapeutique est majeur : si au fond, nous sommes responsables de ce que nous choisissons, que faire de ce qui « nous arrive » ? Le vouloir est-il suffisant pour changer notre perception du monde et de ses incidences sur nous ? Le désire-t-on, au moins ?

L’enjeu psychanalytique ne l’est pas moins : si nous sommes responsables de la puissance, de l’orientation et de l’objectif de nos pulsions sous-tendant nos choix… alors la définition de l’inconscient freudien serait à réajuster ? Pourtant, chacun fait l’expérience quotidienne de choix non expérimentés, non perçus, comme des actes purement conscients.

Est-ce que notre esprit ne fonctionnerait pas en analogie avec la structure même de notre cerveau : une structure « reptilienne » dédiée aux automatismes et aux régulations visant l'état de confort  couplée à une structure « cognitive » dédiée à l’ajustement ?

Qu’est-ce qui lierait ces deux structures psychiques, celle de la réaction et celle de l’adaptation ?

Ne serait-ce pas le désir ? Le désir précède la volonté et suit la réaction.

 

Application

L'expression la plus didactique des enjeux définissant le concept de Liberté de l'Homme est une photographie de Raymond Depardon datée de 1998 et prise à la prison de Clairvaux. On y voit un homme de dos faire son footing dans une minuscule cour totalement sécurisée. Que cette magnifique photographie représente l'instantané  d'un réel prisonnier ou un gardien complice du photographe, là n'est pas la question. Cette photographie est la mise en lumière d'un univers où la Liberté fait à la fois cruellement défaut tout en étant terriblement présente.   

Depardon R.

"Traverser"

En analysant rapidement cette photographie,  les notions définies précédemment sont aisément identifiables :

  • "Egocentrement": l'homme donne le dos à la caméra. Il n'est pas dans l'échange avec l'Autre, mais bien dans un travail d'adaptation de ses rythmes biologiques à l'acte, au contexte physique et au temps  présents.

  • "Intégration au système communautaire" : Ici, manifestement, la liberté est une conception très relative et se résume à un "moment à soi, un moment pour soi". L'idée est de parcourir la plus grande longueur dans le temps de la "Promenade". Le cercle est bien entendu la figure du parcours le plus efficace. Cependant en regardant d'un peu plus proche, la forme du cercle est elle-même contrainte par la proximité des murs périphériques. Le cercle utopique dans l'esprit de cet homme est contraint vers le carré par le lieu physique, le réel topique

  • "Pouvoir fondamental" : l'utopie du cercle contraint et déformé par les forces contextuelles est l'enjeu principal. Avancer sur une ligne infinie en gardant un rythme uniquement commandé par les contraintes biologiques, égocentrées, est le but ultime. Construire le cercle, tant bien que mal, avec le minimum de changements d'angles générés par le contexte physique est la preuve tangible, la marque gravée au sol, de la liberté intérieure. Pourtant, la figure la plus efficace se rapprochant du cercle aurait été l'hexagone. Cette figure géométrique est parfaite et peut faire une pied-de-nez au contraintes du contexte périphérique. Pour tendre vers cette perfection, elle multiplie les changements d'angles et renforce à chaque changement de direction la conscience du poids contextuel. Le principe de réalité de ce pouvoir fondamental serait donc un équilibre confortable entre l'acceptation des règles et le besoin inné de le repousser ? Nous ne sommes pas loin de l'homéostasie si chère à Sigmund Freud.

Prison de Clairvaux, Aube, 1998.

Raymond Depardon - Magnum Photos

Enjeux psychothérapeutiques :  Le vouloir est-il suffisant pour s'échapper de ce bocal de poisson rouge ?

Enjeux psychanalytiques : en quoi ce jogger tournant en rond est -il responsable de la puissance, de l’orientation et de l’objectif de ses pulsions ?

Et si nous suivons Sartre dans l'Etre et le Néant : ce prisonnier théorique, s'il est fatalement condamné à être libre, quels sont les mécanismes psychiques mis en œuvre pour exercer malgré lui sa liberté ?

 

Outils à penser

info@cabinetaquila.com       Tél : +33 6 95 32 27 97 SIRET : 382 797 918 00028

© 2018-19 par Cabinet AQUILA