Isolement social

 
Sartre J.-P.

DéfinItion

La pauvreté des relations interpersonnelles, la mise à l’écart d’un individu par sa communauté de référence, la volonté d’un individu à s’extraire de cette dernière ne sont pas de l’ordre de l’isolement existentiel.

Ce qui est entendu par ce terme est la conséquence de la pleine conscience ou de la pleine perception de l’absolue absurdité de l’existence face à la mort comme disparition et la perception du temps subjectif à l’étalon de la longueur de notre vie.

Le syndrome d’ÈVE

Cette absurdité est tout entière concentrée dans l’un des principaux mythes fondateurs de la pensée occidentale : l’épisode où Ève se révolte contre l’ordre établi en acceptant de s’approprier le fruit de l’Arbre de la Connaissance.

Acte révolutionnaire, dans le sens où Ève réoriente, retourne à son avantage, un ordre des choses. Au pire, on présente d’ordinaire Ève comme un être influençable, totalement agi, femme idiote, pie sans cervelle happant au passage tout ce qui pourrait la mettre en valeur. La connaissance « du bien et du mal », étant là le joyau ultime. Au mieux, c’est le Proto Narcisse de la pensée péri méditerranéenne. Elle est dépeinte comme l’idiote noyée par le reflet de sa propre mégalomanie. Elle se croyait qui pour mettre en question l’ordre divin ? Adam, lui, bien entendu, c’est un homme, un vrai, de ceux qui assument et sont légalement responsables des bêtises des membres de son foyer.

Il y a cependant une autre lecture de cet épisode utile à la psychanalyse existentielle. Ève, toute née de la dernière pluie qu’elle serait mais consciente de son rôle de matrice du genre humain, se pose la question de sa place dans le dessein divin. Suivant le Récit, Elle fréquente les Élohim, tout au moins ne lui sont-ils pas étrangers. Ces Élohim sont ceux qui manifestement en savent plus qu’elle sur ce qui se passe au-delà de son petit horizon. Ne serait-elle qu’une femme ventre comme sa copine la biche ? Est-elle destinée à biner le Jardin en échange d’un long jour de plénitude et de l’insigne honneur d’être à l’image de son créateur ? Faire le geste tabou dévierait le sens de sa propre existence, à savoir s’associer au sort des animaux qui manifestement disparaissent. La mort en tant que disparition, Adam la connaît bien, ayant eu, selon Moïse-le-Compilateur, à disposition l’Arbre de vie enrayant la mécanique fatale et naturelle.

Pourtant les Élohim savent et ça ne les empêche pas de vivre. Injustice divine ou manque de confiance envers ses créatures ?

Bien avant de céder au « serpent », le ver était dans la pomme.

Elle pouvait penser : « Pourquoi, moi, Ève, matrice et compagne d’un être si ostensiblement à part des autres créatures terrestres n’ai-je pas droit à faire la distinction entre ce qui est autorisé et ce qui est non autorisé ? Suis-je destinée à vivre ce long jour sans fin sans être consciente de la portée de mes actes, irresponsable comme semble l’être ma copine la biche ? Absurdité et non-sens… l’Arbre est là au milieu du jardin, à quoi sert-il ? À prouver à l’univers entier que sa dernière créature est une totale réussite, que l'on peut être à son image, avoir une tête bien faite et régner sur un monde clos, sans besoin d’ergoter sur sa légitimité, sans besoin de s'exposer aux pourquoi de l’univers ? Ce qui est suffisant est respectable et source de plénitude, semble-t-il. Vivre ce long jour tranquille sans chaos et sans heurt… faire croître et embellir ce que mon dieu a construit, justifier l’honneur de son nom, avoir la conscience d’être un rouage indispensable dans une machinerie qui me dépasse seraient le sens ultime de ma vie. Et bien non, si beau et rassurant soit ce jardin, si respectable soit ce créateur, si reconnaissante, comblée et reconnue sois-je, l’incertitude est le pire des vertiges. On me vole ma vie car on mésestime mon plaisir et mon honneur à rester fidèle à mon rôle. J’ai été balancée dans le monde comme ça. Je suis née d’un besoin de complémentarité, d’un manque, préprogrammée, sans avoir été élevée ni enseignée. Si ce monde est le mien, et pourquoi pas, il m’est indispensable à moi-même d’en connaître un autre et comparer. Ma copine la biche s’en fiche, pour elle vivre et faire vivre est son destin, le mien c’est d’exister… ex(s)istere « sortir de, se manifester, se montrer » et non pas perpétuer une mécanique qui ne m’appartient pas. »

Exister c’est l’opposé à végéter. C’est aussi l’antidote à l’absurdité naturelle, intrinsèque, de la vie en suppléant à l’incompréhension d’un monde qui nous est étrange une voie défrichée à notre mesure. C’est aussi oser la question initiée par Sartre dans Saint Genet, comédien et martyr (1952) : « L’important ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous-mêmes nous faisons de ce qu’on a fait de nous ».

Cet épisode d’Ève avant la chute possède donc les trois ingrédients principaux de ce qui composera l’essentielle de la mélasse existentielle de sa descendance : le monde comme étrange a soi ou l’isolement existentiel. Le premier est la conscience que la mort est au bout du chemin. Le second est le constat du temps comme durée mesurable à la longueur de notre propre vie. Dans le cas présent Ève préfère vivre son temps en donnant un terme à sa vie que vivre pour le Grand Autre dans un présent continu. Le troisième est enfin l’absurdité, l’injustice, la manifestation claire que notre propre existence est contrainte par notre confort à végéter.

Application

Depardon R.

"Traverser"

Encore une fois les travaux de Raymond Depardon illustrent à merveille cette tension.

Cette photographie de 1979 est prise à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Clémente.

Un homme dissimulé sous sa veste. Il évite soit le regard de l’Autre, soit ne donne pas son regard à l’Autre. Cet isolement volontaire ou résultant d’une réaction pathologique est vécu comme une réaction, un équilibre, à l’interaction avec l’Autre. Y a-t-il danger pour lui ou se considère-t-il comme un danger pour l’Autre ? Est-il conscient de son geste ou est-il en semi-conscience ? Cette photo est-elle une mise en scène ? Peu importe, le fait est là dans son geste.

Seule la main nue est une concession à l’efficacité du geste, rassembler son monde, le clore, faire frontière ou glacis. Éviter que les échos de son mal-être au monde ne se répercutent indomptables à travers la pièce et son visiteur ou que les trop forts échos de la pièce ne lui viennent vriller la cervelle et ses certitudes.

Cette pièce se veut joyeuse et colorée, dans la vie, dans les fleurs, dans une hétérotopie au plus proche d’un monde hors de l’asile, mise en scène et imposée comme biotope par l’Autre.

Cet homme, si l’on en juge par le vêtement et la main, semble végéter dans un présent continu, la conscience d’un passé pas forcément contenu, et un futur sans avenir ou tout au moins compromis.

Réduire son horizon permet non pas de résoudre le constat ou la perception de l’absurdité de la vie, mais au moins agir en microéconomie de soi-même. Dans un univers de myope où le présent continu gomme la distance entre notre passé et notre futur, pas d’historique relative, pas d’avenir… un confort où végéter décharge de la sortie, de la manifestation et de l’exposition à l’Autre.

Anti-Eve, cette photo exacerbe l’isolement existentiel comme une protection, une maîtrise des échos. Elle joue d’une temporalité non plus connectée avec le cycle circadien, horloge subjective trop en connexion avec le biotope, mais sur une segmentation du présent continu dont les crampes et le picotement musculaire en sont la mesure et les longueurs.

Disparaitre des yeux est assurer sa survie et rendre subjectivement cohérent un monde « injuste, injustifiable, injustifié » dans lequel nous aurions aimé jouer un rôle plus pertinent et moins conscient.

Asile de Sainte-Clémente, 1979

Raymond Depardon -

Pour aller plus loin :

Pour aller encore plus loin :

En marge du Festival des Jardins 2017 à Chaumont-sur-Loire, un collage d'Arthur et Hubert est apparu sur le mur extérieur des vestiaires du terrain de football.

evegf
eve3
ev2
eve7
eve6
eve5

Outils à penser

info@cabinetaquila.com       Tél : +33 6 95 32 27 97 SIRET : 382 797 918 00028

© 2012-2020 par Cabinet AQUILA