Orange, lettres d'un schizophrène

sur la Promenade des Anglais

Orange, ou lettres d'un schizophrène sur la Promenade des Anglais est une nouvelle en dix-huit scènes, écrite par Fabrice LAUDRIN,

 

Elle nous plonge dans les méandres de l'esprit d'un homme fixé quelque part avant son adolescence.

Une descente aux enfers à pas perdus sur la Prom' nous offre le prétexte à croiser des personnages hauts en couleurs. Nice est peint ici avec le regard acide et perçant d'un homme détaché du monde qui l'entoure.

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Date d'édition sur le site Hors-les-murs : 03 juin 2018

Tous droits réservés.

Orange

ou

lettres d’un schizophrène sur la Promenade des Anglais.

 

Nouvelle

 

écrit par Fabrice LAUDRIN

 

     

11 700 mots

67 340 signes (espacements inclus)

 

 

Fabrice LAUDRIN

22, rue de Courcelles

F-51100 REIMS

 

 

Téléphone : +33 6 95 32 27 97

Courriel : info@cabinetaquila.com

 

 

 

 

Reims le 11 octobre 2017

 

 

A Ava, pour plus tard

 

Orly-Nice

 

Le 1er septembre 2017

Orly,

ce que j’adore plus que tout est cette attente en salle d’embarquement.

Je m’arrange toujours pour être là une heure avant l’appel des voyageurs.

Etre le premier, confortablement assis sur l’une des chaises en rang d’oignon, l’œil rivé au tableau d’informations.

Et là j’attends.

Je n’arrive pas à lire dans ces moments-là, trop peur que l’heure de l’avion soit avancée ou bien que j’ai mal lu ma carte d’embarquement.

Et là j’attends.

Il y a d’abord les gens qui arrivent quelques minutes après moi et s’ennuient manifestement, cherchant à qui envoyer un texto en attendant.

Puis il y a ceux qui sentent la cigarette, ce sont ceux certainement encore plus en avance que moi mais qui ont pris le temps de fumer leur clope avant … comme un sas entre deux mondes, j’imagine.

Puis systématiquement après,  il y a les inquiets … rebouclant à la hâte leurs chaussures après le contrôle de sécurité tout en cherchant des yeux la porte d’embarquement et jaugeant dans le même temps de la distance entre les chaises et le comptoir d’enregistrement.

Après ces inquiets, il y a bizarrement systématiquement un vide de quelques minutes. Là arrive la cohorte piaillante des amis ou des collègues qui se retrouvent, tavelée de ces requins solitaires en Sky Priority toisant avec calme ce banc de poissons bigarrés.

Bien avant l’appel à l’embarquement, la file est déjà faite, les trolleys se toisent, s’entrechoquent comme si de rien n’était.

En observant bien, ce n’est jamais un voyageur qui passe devant son voisin, mais c’est bien sa valise à roulette.

Je laisse passer la marée, j’entends parler de Nice, ça me rassure toujours un peu plus.

Mais il y a surtout ce petit plaisir…

« Dernier appel pour le vol AF Machin Chose pour Nice, Mesdames Dupont et Duvent, Messieurs Dutronc et Kaplan sont priés de se présenter au comptoir d’embarquement Porte Bidule ! ».

Messieurs Dutronc et Kaplan … pas de doute, c’est bien cette porte.

Je me lève alors d’un bon de ma chaise, avant que ces Dupont, Duvent et autres Dutronc me grille la préséance.

Puis il y a ce long couloir mobile menant à l’avion.

J’y suis seul, comme un avion à moi tout seul et le personnel de bord qui me salue moi tout seul en me prenant mon trolley et essayant de le loger dans un compartiment à peu près libre.

J’ai toujours réservé un siège donnant sur le couloir et proche de l’avant des ailes. Il y a tellement d’avantages à cela :  je peux déplier mes longues jambes, être proche de la sortie de secours sans me faire piétiner s’il y a un crash et aller aux toilettes à ma guise.

Le vol se déroule toujours à l’identique. Je m’endors avant les consignes de sécurité et me réveille dès que mon corps perçoit le subtil moment de la distribution des boissons.

Comme un rituel, lorsque le chariot arrive à ma hauteur je me penche en demandant à voix basse :

- Avez-vous quelque chose d’un peu fort ?

J’aime voir le sourire complice du steward ou de l’hôtesse en m’ouvrant le tiroir du bas. Je choisis systématiquement un flacon de whisky.

Cette boisson m’est bien évidemment interdite, mais qui s’en soucie ici à dix-mille mètres d’altitude ?

Le reste du vol est comme un jeu, un défi … je tente de garder le plus longtemps en bouche et dans les naseaux cet infect alcool en affinant mes statistiques. Parfois à m’en faire pleurer.

Depuis des mois je note sur un petit carnet de 1 à 5 les fessiers d’hôtesses passant sous mon nez. Je prends le rapport entre l’âge et la proportion hauteur des fesses divisée par leur largeur. Pour le moment la médiane se situe autour de 3. Même si les statistiques sur les petits nombres sont sujettes à caution, j’en suis à quatre-vingt, donc je peux émettre l’hypothèse que les voyages en avion trop répétés tirent le cul vers le sol, en poire assez mûre, car le phénomène s’accentue manifestement avec l’âge des hôtesses.

 

L’arrivée sur Nice est toujours un peu chaotique. La piste est beaucoup trop courte. C’est bien pour cela au fond que je suis toujours près de la porte de secours.

 

Le ciel est bleu, la chaleur étouffante enserre le couloir mobile.

Je pense aux semaines qui viennent.

 

Iéléna

 

Iéléna conduit sa vieille Mercedes cabriolet blanche, un vieux sac de marque élimé sur les genoux.

La Promenade est toujours aussi embouteillée.

Je ne connais rien de cette femme.

Elle était là à m’attendre à l’aéroport, une pancarte à mon nom, je crois.

Ma sœur Sabina ne peut donc pas m’accueillir comme à l’accoutumée.

Peu importe, cette femme semble sûre d’elle.

Elle m’explique que mon père l’avait chargée de m’assister pendant mon séjour.

 

Un accent russe assez tendre, étonnamment souple de ses mouvements … cocon rassurant.

Elle semble avoir soixante-dix ans, tout au moins vingt ans de plus que moi, environ un mètre soixante.

Ses hanches débordent de chaque côté du siège et ses seins touchent le volant.

Elle est vêtue d’une robe blanche, d’une ample capeline bleue marine quasiment vernie au Chanel n°5.

Ridicule par cette chaleur.

J’ai l’impression d’être dans un film des années 1970.

 

Californie, la plage est presque vide, les vagues mollasses, la mer et le ciel sont d’un bleu pâle, séparés à l’horizon par un trait outremer.

Je le guette en descendant l’avenue, les palmiers défilent lentement un à un. Je n’avais pas vu son nom sur la liste des victimes de l’attentat de cet été. Il devait donc être là.

Il était là, oui, à la hauteur du Neptune plage, main dans la main avec son père, la tête tournée vers la mer.

Je souris, il a toujours son bermuda beige, son coupe-vent K-way bleu nuit  et son affreux T-shirt rouge constellé de marques de voitures.

Il semble m’attendre aussi, car il se retourne au moment où nous passons à sa hauteur.

Je sens Iéléna m’observer du coin de l’œil.

 

Place Toseli, avenue Notre-Dame, rue Lamartine enfin. La Mercédès grimpe prestement sur le trottoir, stoppe en warning devant une haute porte en verre.

- François, il faut faire vite, les malades au volant ne font pas de cadeau ici.

Iéléna gicle de la voiture, ouvre le coffre, descend mes deux valises, les pose dans le hall et m’ordonne de l’attendre là et là seulement, le temps qu’elle revienne du garage.

 

Je ne me souviens pas de cette entrée majestueuse, beaucoup de plaques noires à lettres dorées.

L’entrée est longue et vaste, une mosaïque monumentale bleu-vert couvre le mur gauche, une volée de marches en marbre donne accès à une haute cour intérieure en gravillons et galets, des verrières au sol trahissent un parking souterrain.

Iéléna tarde, pourtant le parking semble être sous le bâtiment. Le temps passe, je bourre une pipe par ennui, puis une deuxième.

Elle arrive enfin, soufflant comme une baleine échouée, reprend mes deux valises et grimpe les marches.

 

L’installation

 

Nous traversons la cour puis une lourde double porte en bois à digicode.

Un hall très haut donnant sur un magnifique escalier en bois, une autre volée de marches.

Iéléna ouvre une espèce de cagibi au pied de l’escalier.

- C’est là, l’ancienne loge du concierge, au moins tu seras au courant de chaque aller et venue de l’immeuble.

Elle ouvre, double serrure de sécurité sur une porte ridiculement fine.

- Et bien voilà ! tu seras bien ici, il y a tout ce qu’il faut et en plein centre-ville, pas de bus à prendre, tout est à portée. Voilà les clefs, les codes d’entrée sont gravés sur cette pastille. Ne t’inquiètes pas si tu les perds, la pastille est un GPS, je les retrouverai toujours. Evites simplement de nager avec.

 

Elle me retrouvera toujours oui !

La loge est simple et fonctionnelle.

Une petite entrée donnant sur un toit terrasse, des barreaux à la fenêtre me dissuadent d’imaginer m’y installer en chaise longue.

Un petit salon avec un large canapé en cuir beige, un minuscule fauteuil en tissu blanc, des tentures africaines couleurs noire et terre et une bibliothèque bien fournie, encastrée dans le mur blanc, un miroir, une fenêtre haute et fine avec d’anciens carreaux pleins de bulles donnant sur la rue Tiranty.

Une salle d’environ trente mètres carrés divisée en deux par une lourde tenture en velours, d’un côté une petite table circulaire en marbre jaune sous une fenêtre identique au petit salon, deux chaises de bistrot noires, un frigo et un meuble bas, de l’autre un vaste lit au couvre-lit jaune et une armoire de mariage chinoise, quelques placards vides dans le mur.

Une petite cuisine très fonctionnelle donnant elle aussi sur la rue, une machine expresso.

Une minuscule salle de douche, spartiate et jaune pisseux, pas de machine à laver … pas de fer à repasser.

L’ensemble donne une impression de grotte à ours, fraîche l’été et sombre l’hiver.

 

Iéléna ouvre mes deux valises, fait une grimace très ostensible.

- Je vois ! Kakoy moudak !! La sambuca c’est interdit ! Je te laisse tes livres, tes affaires de toilette et un change pour ce soir. Je porte le reste au repassage, tu ne vas pas sortir avec tous ces plis !

Pourtant, j’ai bien dû passer trois heures à bien repasser et plier mes affaires avant de les placer avec attention dans ma valise.

- Tous les jours à midi je viendrai t’apporter ton déjeuner, essaie d’être là, dans le cas contraire je serais obligée de téléphoner à ton père. A son âge, ne me fais pas l’inquiéter pour rien.  L’ordinateur est dans ce placard et les codes WIFI dans ce carnet, tu te débrouilles, moi je n’y connais rien.

 

Elle jette un dernier coup d’œil circulaire à l’appartement. Se recoiffe dans le miroir et m’enserre avec un large sourire dans son giron.

- Iéléna, pouvez-vous avertir ma sœur que je suis arrivé ? Je l’invite demain soir à diner.

Elle baisse les yeux au sol et ferme la porte.

 

Cela fait plusieurs jours que j’attends la réponse de Sabina. Je sais qu’elle voyage beaucoup pour son travail.

La routine prend le dessus.

Je suis maintenant installé comme un pacha à une dizaine de minutes à pied de la plage et des monokinis en folie.

J’ai ma carte de lecteur aux archives municipales et départementales, prêt à démarrer mon activité.

Et je dois aller chercher ce matin mes cartes de visite gaufrées dans la petite imprimerie rue Gioffredo : François Kaplan, biographe, offrez à votre descendance la mémoire de leur ascendance.

Une semaine maintenant que je me suis installé.

Quel genre de boulot fait donc Sabina ?

Ma journée est réglée comme du papier à musique maintenant : 7h Lever, café, journal numérique, mes premières Smarties, pipe, douche et brossage des dents.

8h, je vais tremper mes chevilles sur l’un des enrochements de la Prom’, le but du jeu est de les faire tous de la Plage de la Police à celle de Californie. Le bus est pratique.

9h30, je suis de retour, me change.

10h, je sors et continue à arroser de mes cartes professionnelles le centre-ville. Je pense que tous les médecins, les pharmaciens, les libraires, les magasins bio et naturopathes, les psys de tout poil auront bientôt entre les mains cette carte.

J’avais tablé sur trois pour cent d’efficacité pour cette campagne publicitaire, j’ai distribué trois-cent cartes, obtenu sept contacts potentiels par ce biais … le résultat n’est pas si mauvais. Le lot de cent cartes étant à dix euros, j’ai donc dépensé trente euros, mais certainement cinq fois plus en cafés et semelles de chaussures.

 

A 11h50, je reviens relever ma boite aux lettres, je ne reçois pour le moment que des volumes de Jules Verne aux éditions Hetzel,  achetés aux enchères sur l’Internet.

J’ai mis en carton les livres qui ne m’appartiennent pas.

Les rayonnages du petit salon ressemblent maintenant à une bibliothèque de premier de la classe alignant ses trophées de littérature.

Au coup du canon de midi Iéléna apparaît avec mon plateau repas tout chaud et quelques vêtements propres et repassés.

13h, la sieste, 15h, je file à la plage de l’Opéra et vais nager une bonne demi-heure en prenant bien soin de ne pas noyer mon porte-clefs.

 

La population balnéaire commence à changer. Les monokinis se font rares et je reconnais maintenant pas mal de personnes d’un certain âge. Nous nous saluons de loin.

16h-17h, je traîne en ville, pipe en avant, prends un café ou bien vais visiter un musée. J’ai trouvé un excellent tabac à l’angle de Masséna.

17h, je rentre boire mon thé et contrôle mes enchères, relève mon courrier électronique. Pour le moment, à part les publicités pour partir au soleil, je n’ai pas grand-chose. Les potentiels clients prennent la température … j’ai tout mon temps.

18h, je retourne sur la promenade regarder le soleil s’évaporer à Neptune Plage, espérant que cet enfant  puisse me retrouver.

19h, je rentre tranquillement en mangeant un sandwich pour dîner.

20h, brossage des dents, mes dernières Smarties,  je m’installe dans le petit fauteuil blanc et lis un Jules Verne jusqu’à ce que je n’en puisse plus.

 

Parfois j’essaie de visionner des films pornos dans mon grand lit jaune.

Rien n’y fait, je reste définitivement mou, fichues Smarties.

 

Chevrette

 

Toujours pas de nouvelles, tant pis j’écris … Iéléna la postera.

 

« Chère sœur,

Voilà, comme te l’a certainement indiqué Iéléna, je suis maintenant installé.

Je connais enfin ce petit appartement dont tu nous parlais tant.

Je regrette bien entendu que nous n’ayons pas eu le plaisir de nous y retrouver et je maudis ton travail qui manifestement obtient cette préséance de grand frère que j’avais jadis.

Cependant, quelque part, le profond ennui de ce court séjour, cette chaleur étouffante de Nice à la fin de l’été, ces marches sans but le long de cette affreuse Promenade des Anglais me sont douces et bénéfiques.

J’ai pu retrouver notre Mer, comme lorsque nous étions enfants, prendre le temps d’écraser aux pieds ces longues traînées d’écume jaunâtre salissant les galets. Chaque matin, avant l’arrivée des vacanciers, avant la radio débile des bars de plage, je me pose les jambes ballantes là où les rochers tentent en vain de s’inviter chez la Mer.

Te souviens-tu du collier de perles que j’avais tenté de voler dans la commode de nos parents ?

En fermant les yeux sur ces rochers, j’entends encore les perles dégringoler et fuir sur le parquet, partout sous le lit et entre les lattes du plancher. 

Je sais, je t’avais accusée de ce larcin … mais franchement, tu le méritais bien.

Mon seul regret est que finalement découvert, notre père a suspecté que je me serve des bijoux de maman en cachette. Ton rire alors avait été aussi mortel que le cri de ces hordes hautaines de goélands qui arpentent ici la plage de l’Opéra.

 

Hier midi, je déjeunais sur la petite table du salon, celui donnant sur l’extérieur.  La rue commençait à se préparer pour la sieste et moi je laissais la chaleur m’enrouler doucement dans l’ombre de tes persiennes mi-closes.

J’allais m’allonger sur ton lit, lorsque des coups sourds et réguliers frappèrent derrière la porte d’entrée du bâtiment d’en face. J’entendais pester et râler comme une poissonnière : « Putain de merde, les gens sont vraiment crades, les gens sont sales ! ».

Une morve grise et mousseuse commençait à couler sous la porte faisant baver les deux petites marches jusqu’au caniveau. La porte s’ouvrit vers l’intérieur avec fracas.

Une serpillère s’agitant comme une gomme à papier, un manche à balai-brosse lisse et vernis reflétant le soleil de la ruelle, des ongles bleu ciel, des mains orangées et confites d’années, une courte crinière en bataille aussi blonde et veinée de brun qu’un pop-corn sortant de l’huile de friture, une robe rouge sang s’imprimant sur un string et une paire de fesses ferme et généreuse.

Mais en plongée de face et protégé derrière tes persiennes, ce qui me fascinait était la chorégraphie de ces seins suant tanguant et roulant au milieu de cette marre lavasse que j’imaginais sentir la pisse âcre de chien et la lessive Saint-Marc. Plus elle repoussait cette flaque immonde vers le caniveau, plus le dessous de sa poitrine se dessinait en courbes poisseuses.

J’entendais en même temps qu’elle dévaler l’escalier. Elle se retourna, prit à témoin le ciel et tous ses saints, laissa passer une chevrette en Converse, enjambant d’un saut seuil, marches et flaque.

Que le temps de voir qu’un baggy vert pomme, un t-shirt lâche et bleu-ciel, une chevelure noire de geai encore bouclée de la douche, une goutte nacrée de savon descendant sur la nuque… comme une perle renouant ma vie.

 

Ma chère sœur, je voulais savoir si tu connaissais cette jeune femme aux cheveux si particuliers, si par bonheur elle était de tes connaissances.

 

Bien à toi.

 

F. »

 

Au Midi

 

Un coup de canon m’ébranle le cœur, midi …

L’encre de mon stylo plume me gicle sur la main.

Une encre rouge, épaisse. Il y en a partout sur le marbre blanc de la petite table.

Je file à la kitchenette, prends la bouteille de vinaigre cristal, le chiffon.

Me frotte la main, ponce la table, ponce la table.

Mon cœur s’emballe, l’encre coule, goutte à goutte sur le tapis.

 

La porte du couloir s’ouvre.

Un fumet envahit l’appartement.

Steak haché au poivre aujourd’hui, semble-t-il.

Encore un écrasé de pommes de terre.

Iéléna pénètre dans le salon, le plateau repas dans une main, les clefs dans l’autre.

Je dégage les feuilles de papier froissé.

Range ma main rouge dans ma poche.

Couvre discrètement de mon pied la tache poisseuse sur le tapis.

Elle sourit en humant l’air comme une génisse.

- François …

 

Son large popotin se traîne jusqu’à la kitchenette, elle enfourne la bouteille de vinaigre quelque part sous les plis de ses hanches.

J’ai envie de l’écraser sur le mur.

Mais je n’aurais plus assez de vinaigre pour nettoyer.

 

Elle s’assoit sur le lit, tire un Closer de sous un autre de ses plis.

Elle me fait penser au Capitaine Caverne du temps de mon enfance.

Elle attend.

Elle attend que je finisse le plateau, un œil sur sa revue débile, l’autre me scrutant.

Je n’arrive pas à supporter les gens qui mastiquent devant moi.

Comment fait-elle ? Comment fait-elle ? …

 

Le dessert enfin … une île flottante sur un liquide jaune épais et trop sucré.

Des Smarties sur le blanc, certaines longues et rouges, d’autres plus circulaires.

Je rigole doucement, comment fait-elle ? Comment fait-elle pour décliner chaque jour un dessert à Smarties ?

 

Vapeurs

 

« Sabina,

hier soir en essayant de poursuivre l’Ile Mystérieuse je me suis endormi sur le fauteuil.

Le froid humide m’a réveillé quelques heures plus tard.

Ma pipe était tombée sur le livre encore ouvert entre mes genoux. Une tache brunâtre transperçait la page sur laquelle les braises étaient tombées.

Maudites Smarties.

 

Et s’il n’y avait qu’elles …  Bordel c’est pénible, les chiures de fond de paquet qui font les sangsues sur les bouquins ou colonisent les espaces vides entre les touches du clavier, sans parler de ces traînées suspectes sur la petite table en marbre du salon aussi indécentes et gênantes qu’un cheveu de blonde sur le col de mon caban.

 

Pourtant, fumer la pipe, c’est classe, c’est rare, c’est précieux, c’est suave… ça permet aux petites filles d’avoir de grands yeux étonnés et à leur mère de faire des blagues graveleuses en toute innocence.

 

Ce matin, je décide donc de céder à la mode de la vapoteuse. Cette espèce de narguilé électrique qui toussote une fumée aussi écœurante qu’un après-rasage de supermarché ou de Pétassine les ovaires en bataille.

Je me rends donc près de la place Masséna, une superbe petite boutique aussi nette qu’un labo pharmaceutique. Sans âme s’alignent derrière les vitrines coulissantes des centaines de flacons au liquide glycériné.

 

Impossible de me repérer, impossible de me décider… ma myopie me fait distinguer tout au plus derrière les vitres des noms repérables comme « fraise », « réglisse », «yogourt »…

Je demande une saveur tabac, tabac à pipe… étonnement du jeune potard.

Je lui explique donc :

- Je suis fumeur de pipe et je n’ai pas envie que mon salon sente la glace à la pistache !

Moment d’hésitation, long moment d’hésitation. Je le vois se gratter la tête en parcourant les vitrines d’un regard paniqué.

-Monsieur, nous n’avons pas en catalogue de saveur cigare, mais nous avons saveur tabac blond à zéro, trois, six, douze ou seize milligrammes.

-Pipe…

 

Pendant qu’il parcourt ses index sous pochette Crystal, mon œil est attiré vers une affiche promotionnelle : CREME ANGLAISE, Saveur crème anglaise ; DOPAMINE, Mélange de myrtille, menthol et anis ; SLAP SHOT, Un bon goût de bonbon Dragibus noir ; MADELEINE DE PROUST, Saveur d’orange mûre sur une crème vanillée.

 

Madeleine de Proust… saveur madeleine de Proust… orange mûre et crème vanillée.

« Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. II est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. ».

Le texte de Marcel Proust m’explose à la cervelle.

                       

Une profonde empathie m’envahit alors envers les vapoteurs compulsifs. Leur faire avaler une couleuvre orangée à la crème vanillée, en lieu et place d’un petit gâteau moelleux et gorgé de thé sans prétention est sacrément culotté.

S’il y a bien un domaine où le principe de densité de la Madeleine de Proust ne peut être appliqué c’est bien dans l’acte de fumer, de refumer et d’être accroc au geste de fumer.

L’inattendu de la Mado n’a ni passé, ni futur, ni clonage et se nourrit de l’unique instant.

Vapoter est un acte construit, compulsif, répétitif et réitéré, participant à se mettre en accord avec soi-même au risque de tordre sa propre conscience.

On serait ici, dans ces noms de fioles, plutôt dans le réflexe de retrouver un lien à quelque chose et en prolonger l’écho. Crème anglaise et Dragibus, tout ceci a la saveur d’une enfance idéale et choyée. DOPAMINE, invoque l’idée du dopage-coup de fouet en première lecture de jeune adulte, neurotransmetteur facilitant les conduites décomplexées en seconde lecture pour la « ménagère-de-moins-de-cinquante-ans ».

Reconstruire à chaque bouffée une stase d’enfance idéale ou un personnage avalant tous les obstacles comme un steamer bravant les mers ?

A chacun ses illusions.

Mais par pitié, ne noyons pas la Sainte-Madeleine dans les limbes imbéciles.

 

Au final, nous optons  par défaut pour cette fichue saveur tabac blond… alors que j’avais poussé la porte de cette boutique pour une odeur neutre ou agréablement masculine.

Au mieux me remémore-t-elle ces lointains week-ends de travail à la Maison de l’Orient Méditerranéen avec Jacqueline. Nous étions littéralement noyés dans nos nuages de Dunhill International.

 

Je suis là, dans la rue, je regarde mon flacon … idiot.

 

Existe-t-il un plaisir de saveur au tabac blond pour un fumeur de pipe ?

Adopter mon tabac est rechercher mon propre équilibre intime entre l’amertume des goudrons, la vélocité des volutes, la chaleur du foyer, le temps de consumation et cette odeur a posteriori qui est ni plus ni moins que la marque persistante de mon espace. A posteriori… car un fumeur de pipe ne peux malheureusement pas sentir l’odeur de son tabac lorsqu’il le fume.

 

Tant pis, je vais continuer à bosser dans la chiure de tabac et les petites trainées marron.

Tant pis pour mon clavier… et pour Jules Verne.

 

Le flacon est resté deux jours sur le rebord de fenêtre sur laquelle je l’avais posé rue Sacha Guitry. J’étais donc le seul à ne pas savoir que ce truc est une vraie cochonnerie ?

 

Sabina, s’il te plaît … Papa fume encore des Sobranie noires à filtre doré … peux-tu lui demander de m’en envoyer quelques paquets ? On ne les trouve plus en France.

 

Bien à toi, ton cher frère. F. »

 

As de pique

 

« Chère sœur,

Ça y est ! Enfin j’ai ma première cliente depuis trois jours.

Je crois même que j’ai un ticket avec l’assistante de conservation des archives municipales.

Elle est trop empressée de m’apporter mes cartons pour que ce soit autrement.

Finies plage et sieste … enfin !

 

Cependant, je voulais juste te signaler que cela fait donc trois journées consécutives où je me rends vers dix heures pour rencontrer ma cliente au bar du Méridien.

A dix heures moins dix j’emprunte donc l’avenue de Verdun depuis la Place Masséna.

 

Un phénomène étrange se produit systématiquement depuis ces trois journées.

Je le place au compte du fait que je marche très rapidement, fort peu attentif à ce qui se déroule autour de moi.

A chaque fois, juste au niveau de la boutique Hermès apparaît Dieu sait-d’où une jeune femme blonde gainée de noir.

A chaque fois, je la perds de vue pour une raison ou une autre à l’angle de la rue du Paradis.

 

La scène est toujours à l’identique. Face à moi s’écartent les caniches roses, les baskets à paillettes, les valises à roulettes et ces longues vagues piaillantes de poitrines en surdose.

 

Elle est là devant moi, de dos.

Environs 1m70, les cheveux clairs, souples mais pas lisses, non attachés.

Ils tombent lourdement sur les épaules et se terminent en pointe sur le milieu du dos. Lorsqu’elle marche, le vent ne semble pas avoir de prise sur eux … figés.

 

Un fuseau noir assez transparent l’enserre des chevilles au haut de la taille.

On devine le triangle d’un string noir.

Une large ceinture élastique, noire également,

la boucle en métal argenté s’agrippe sur ses reins … corsetée.

 

Son dos est nu, pas de marque de bronzage, couleur jaune paille.

Deux bretelles élastiques noires et fines jaillissent de sa ceinture pour aller se perdre sous sa chevelure.

A l’épaule droite un sac en épais cuir souple et noir, les anses sont en chaînes argentées mates.

Un macaron en métal également argenté avec les lettres CK se balance … mécanisée.

 

Des sandales plates, blanches à la semelle usée et au cuir défraichi.

A son poignet gauche un fin bracelet brésilien multicolore, elle est donc encore faite de vœux, d’espoirs, d’imprécations, va savoir.

A main gauche, entre ses deux longs doigts une cigarette se consume.

Le fessier de gauche à droite, pendule … chaloupée.

 

Un certain mal aise à la suivre ainsi de dos,

son postérieur noir se rétrécissant vers son échine ressemble à un as de pique, quelque chose de mortel ou de morbide.

Signe de malheur comme un corbeau noir traversant le ciel de gauche à droite.

Une malédiction sur mon chemin … tétanisé.

 

Ces trois fois j’ai appréhendé ces interviews, ces trois fois la sueur des mains m’empêchaient d’écrire.

 

Quand tu passeras me voir, évites cette avenue à cette heure-ci.

Bien à toi.

 

F.»

 

Nespresso

«  Chère sœur,

Je ne savais pas comment t’en parler, tu fais tant pour moi. Je ne veux pas que tu te fâches, mais je suis déçu.

Tu me connais pourtant, s’il y a bien un snobisme urbain que je boude depuis le début, c’est bien le percolateur haute-pression  Nespresso … et pourtant tu as jugé bon d’en disposer une dans ma kitchenette.

 

Je ne comprends pas, pas toi !

Il est moche, sans âme, étriqué peu importe le modèle.

Rapiat à l’identique de son café, il n’a ni envolée, ni forme rassurante, ni générosité.

 

« Percolateur, principe du nuage de vapeur traversant un lit de café. », soit.

« Percolateur à haute pression, permet de concentrer les arômes. », soit.

Franchement, ne crois-tu pas que ce machin, cette machine, ne trompe pas son monde ?

 

Autant l’odeur du café lentement passé sur le filtre me fait sortir du lit en faisant gargouiller encore plus fort l’estomac, autant là  le café giclant sous haute-pression dans la tasse ne m’attire qu’au moment de le boire.

 

Arômes concentrés oui, mais à très faible pouvoir de diffusion spatiale.

 

Je peux comprendre que cette odeur soit gênante sur un lieu de travail, l’émotivité face aux odeurs ne se discute pas. Mais chez soi, ce serait comme se priver du fumet de la tarte aux pommes dominicale. Il y aurait quelque chose d’indécent, de factice, d’absolument étriqué et de moche.

 

 

Le quidam aurait, paraît-il,  à sa disposition une bonne vingtaine de saveurs différentes engoncées dans des capsules aux couleurs de boules de Noël. De quoi donner une sacrée illusion que ce café soit élaboré pour chacun d’entre nous, à façon, individualisé.

Je bois le café qui me correspond, le café fait pour moi.

 

Comme je ne suis pas un égocentrique, je m’offre le superbe écrin spécialement conçu pour mes boules de noël. Là j’y place soigneusement alignées toutes les saveurs du Monde. Comme une dinette de gamine devant les yeux pétillants de ses copines, j’ouvre avec un œil complice ou condescendant ce coffre aux merveilles, ça le fait, ça le fait vraiment.

 

D’ailleurs, n’y a-t-il pas un truc qui manque dans les boutiques Nespresso ? Où est l’odeur du café ? Je ne la trouve qu’en couleur de fond, en décomposition, une odeur lâche, comme oubliée quelque part.

Pourquoi les torréfacteurs urbains prennent-ils un malin plaisir à griller le café dans la boutique donnant sur la rue ? Pourquoi est-il l’hiver si agréable de se réfugier dans un café à Vienne ?

L’odeur du café porte et rassure, motive et permet l’extase au sens propre.

Pourtant boire un café chez Nespresso ça le fait, ça le fait vraiment… et on en redemande une tasse.

 

Choisir un café en capsule d’aluminium à son goût, la sortir de sa boîte, l’insérer, appuyer sur le bouton, attendre dix secondes, porter la tasse aux lèvres avant que le café ne refroidisse et ne perde ses odeurs, ça le fait, ça le fait vraiment … et on en redemande une tasse

Choisir un plat en barquette d’aluminium à son goût, le sortir de sa boite, le positionner, appuyer sur le bouton, attendre cent-vingt secondes, l’avaler avant que le met ne refroidisse et ne perde ses odeurs, ça le fait, ça le fait vraiment… et on aimerait terminer par une tasse de café.

Même si à coups de spots publicitaires et de sourire cajoleur de Georges Clooney on essaie de nous convaincre que le Luxe, Calme et Volupté est au bout du clito de la Nespresso, elle est au café ce qu’est le micro-onde aux aliments.

 

Mais je n’ai pas envie de ça.

Je veux me laisser porter : ouvrir la boîte à café assez étanche pour en garder la souplesse et les odeurs, trouver la petite cuillère adéquate pour en renverser le moins possible par terre, odeur suave du café en poudre. Le verser dans le filtre de ma moka, attendre et ressentir la poudre s’ébouillanter. Attendre et arrêter le feu avant que le café ne cuise. Le verser le nez dans un nuage de vapeur et la buée de mes lunettes, le verser dans ma tasse préférée. Attendre encore pour ne pas brûler mes précieuses papilles. Enfin, boire, petit à petit en arrêtant le temps.

Je veux me laisser porter : m’asseoir à une terrasse de café, entendre la machine broyer, pomper, s’étouffer et expulser. Je veux me méfier du rouge à lèvres d’une tasse mal nettoyée ou apprécier l’effort de propreté du service. Je veux pester et râler contre l’amertume du Robusta. Je veux cette odeur de vieux café des machines encrassées. Je veux ces bonnes et mauvaises surprises. Je veux exister.

Mais je n’ai pas envie de ça : ces lieux où tout est attendu, lisse et immaculé, encatalogué, où l’on vous sert vos désirs immédiats à la carte. Je veux exister au risque d’en gerber.

 

Place Masséna, j’enjambe les rails du tram, je m’enfourne sous les arcades. A la main, une pochette de dosettes vides à recycler chez Nespresso, porté comme un truc entre le sac poubelle chic et le sac de Tampax usagés.

La porte vitrée coulisse… un peu hébété… A ma gauche une superbe jeune fille arrête de mettre de l’ordre dans ses tasses précieuses et autres chichis. Elle me sourit, s’approche de moi comme si nous nous connaissions depuis l’enfance.

- Je vous accompagne ? dit-elle.

Elle me déleste de mon sac indécent, ça le fait, ça le fait vraiment.

Je boirai le café qui me correspond, le café fait pour moi.

 

Être le roi, le centre de l’univers, ne serait-ce qu’un instant. 

 

Tu me manques terriblement, es-tu tant occupée pour ne pas me répondre ?

 

F.»

Matrones

 

« Chère sœur,

Hier soir, après que le soleil se soit noyé, je me suis installé tranquillement avec mon sandwich sur l’un des bancs en pierre du damier de la place Masséna.

C’était fascinant !

 

 

Arrives-tu à imaginer ?

Sept jeunes femmes en embonpoint posent tour à tour devant l’objectif d’une marque de vêtements...xx...xl.

 

Ballet débile du metteur en scène efflanqué mimant les postures, les cambrures et les chichis.

 

Sept jeunes femmes bidons et parechocs en bataille se trémoussent les bras collés sur les hanches, les bras dans le dos, les bras enserrant la poitrine… des bras, des bras, des bras partout, encombrants, ingrats, inutiles.

 

Vénus de Halaf, Vénus de Haqam Qim, Vénus de Willedorf, Vénus de Lespugue, Dame aux Léopards de Catal Hoyuk, Dame de Malte, Cybèle de Mihail Cheminkin à New York.

Vingt mille ans que les chapelets de mamelles, les hanches à cellulite et les vagins gonflés bouffent les bras.

 

Déesses de la fertilité, déesses de la famille, matrones ? Mon œil.

Quel père, quel enfant ne se noierait pas d’abord dans les bras maternels avant d’avoir l’idée de se faire étouffer par ces gorges suantes, à se faire engouffrer ou expulser de ces matrices suintantes ?

 

Même la Déesse de Milo semble avoir concédé à se passer de bras…

 

Pitié, une pomme est plus vivifiante qu’une citrouille. Des bras rassurants sont plus attirants qu’un vagin grotesque.

 

Même les femmes hors canon doivent pigeonner ? Certes.

Mais qu’elles nous maternent, nous matronent, qu’elles nous aiment, qu’elles nous entourent de leur chair glorieuse avant de nous jeter à la face parechocs et bidons.

 

Qu’elles nous attirent à en faire le tour avec passion.

 

Maintenant que j’y pense, jamais je n’ai osé regarder tes seins, même lorsque nous étions enfants.

 

Baiser tendre, ton frère.

 

F. »

 

Orange

 

« Cette nuit Taranis s’est déchaîné. Je n’ai pas réussi à dormir.

Il est six heures du matin.

La place Masséna est déserte, quelques flaques grasses iridescentes sur le damier noir et blanc.

De lampadaire en lampadaire, les chiens traînent leur maître au bout de leur laisse, grises mines à peines éclairées par la lumière verdâtre des candélabres stoïques et solidaires.

Coulisses d’un monde sans surprise, réglé sur la première cigarette et les horaires du tram.

 

Saturé de dégoût.

Je traverse la place, dissimulé sous mon nuage de Larsen Black comme une capuche m’isolant de ce cloaque.

 

La plate‐forme de l’Opéra Plage ressemble à un dimanche matin échevelé.

Des galets anarchistes tavellent comme une barbe revêche et désordonnée le béton sombre et ridé.

 

Plus loin, vers Castel, de longues touffes de palmes arrachées au vent s’affaissent en poches

brunes sous les rochers humides et scintillants au soleil d’émeraude.

L’écume blanche et grasse écœure la bouche du Paillon incontinent.

 

La mer semble vouloir se faire pardonner de ses frasques nocturnes en se fondant discrètement dans le ciel aux ombres rosées.

 

Et puis là devant moi, recroquevillé sur une chaise de métal, un long manteau orange sur un épais fuseau noir.

Des yeux dans le vague éclairant les premiers doigts du soleil.

 

Une femme brune aux cheveux à la garçonne tourne lentement son sourire vers moi.

Le vent susurre :

« Lorsque je n’ai plus de bleu, je prends de l’orange… ».

 

Elle m’invite à m’asseoir à son côté.

Elle m’explique alors que depuis des années :   « Lorsque que tout est gris, lorsque la terre et le ciel se confondent, lorsque la mer ne veut pas être en reste… Alors je deviens luciole, divine lanterne se balançant dans un monde sans relief ni ombre. »

 

Comme elle, je plonge mon regard dans les premiers doigts du soleil.

Tout s’éclaire.

Moi, tout est pour moi, tout est moi … je suis ma propre source de lumière, créer par mes propres ombres, par mes propres reliefs, aplatir et saturer de mon propre éclat le monde.

On dit que c’est le Verbe qui a créé le monde que nous percevons … ignorants "christianistes".

On dit que le monde n’est monde que de nos mots … prétentieux psychanalystes.

 

Non, nous créons le monde à notre image…

Non, nous créons le monde comme un miroir …

Il est nos yeux.

Il est nous.

 

Sabina, te souviens-tu ?

Lorsque nous étions enfants, un tour de magie me fascinait : l’apparition d’une couleur sur un carré blanc.

Te souviens-tu ces longues minutes où nous nous amusions à fixer ce carré bleu puis voir apparaître une forme orange dans le carré blanc ?

Cette femme a raison, l’orange compense l’absence du bleu… et inversement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je comprends mieux maintenant le poème de Paul Eluard…

Surréalisme, Hyperréalisme ou Science-Fiction éclairée ?

1929, bien avant Youri Gagarine … les mots ne mentent pas …

La Terre du bleu outre‐mer au bleu ciel…

Pourtant la terre n’est pas la mer… bleue… la Terre évapore la mer.

 

 

 

La terre est bleue comme une orange

Jamais une erreur les mots ne mentent pas

Ils ne vous donnent plus à chanter

Au tour des baisers de s’entendre

Les fous et les amours

Elle sa bouche d’alliance

Tous les secrets tous les sourires

Et quels vêtements d’indulgence

À la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert

L’aube se passe autour du cou

Un collier de fenêtres

Des ailes couvrent les feuilles

Tu as toutes les joies solaires

Tout le soleil sur la terre

Sur les chemins de ta beauté.

 

N°VII, L’amour la poésie, Paul Eluard 1929.

 

Avec amour, ton frère.

 

F. »

 
 

Au-delà

 

Il y a quelques semaines, préparant mon installation sur Nice, j’avais arrosé de mes cartes professionnelles tout le centre-ville.

 

Lundi dernier je reçois donc un pli assez luxueux m’invitant à la première d’une pièce de théâtre à Menton.  Le thème en était l’incompréhension maladive entre l’homme et la femme. Bien que ce thème tragi-comique soit usé jusqu‘à la corde et depuis la nuit des temps, j’aurais aimé m’y rendre, ne serait-ce que pour m’y montrer. Menton est une ville que j’ai dans le collimateur depuis longtemps.

 

En consultant les horaires de train, je conclus qu’il me sera impossible de revenir à Nice après la représentation, à moins de trouver une bonne âme … Ours je suis, ours je reste, je décide donc de ne pas envisager cette solution. Probablement aussi cette pleine conscience que mon carrosse puisse se transformer en citrouille à minuit.

 

Je téléphone donc au numéro indiqué sur le pli. Une voix féminine rauque et caverneuse me répond. Je remercie de cette invitation tout en la déclinant.

Elle m’explique alors qu’elle est chargée de la promotion de spectacles et d’artistes pour une agence près de la Place Masséna, qu’elle avait eu entre les mains ma carte et l’avait gardée à son agence. 

A ma demande de la raison pour laquelle elle l’avait gardé, elle se mit à glousser de son rire gras et profond. Elle avait connu un François Kaplan, une trentaine d’année plus tôt à l’Ecole du Louvre.

Elle me donne son nom, Susana Baraban … un long silence.

Je réponds gêné … c’est bien moi.

 

Elle me remémore alors nos cours d’Akkadien, nos longues heures de trappistes à dessiner et prendre des notes dans les salles d’archéologie du Proche-Orient. Nous nous demandions ce qu’étaient devenues nos camarades de promotion. Nous étions cinq en cours d’épigraphie, j’étais le seul jeune homme, homme jeune, mâle.

A l’époque, elle était fière de ses origines araméennes. Elle mettait un point d’honneur à collectionner les langues sémitiques anciennes. Une rage d’apprendre comme si toute l’histoire et l’avenir des terres maudites de la Méditerranée orientale reposaient sur ses épaules.

Ses épaules …

Sa voix d’outre-tombe continue comme une vague lourde et longue à s’écraser contre mon rivage.

Elle glisse doucement jusqu’à cette soirée maudite, celle qui m’ouvrit un monde en condamnant définitivement celui que je quittais.

 

 

Nous venions de passer notre dernier examen de troisième année, quelque part entre l’angoisse des résultats et la bonne conscience d’une année rondement menée.

Elle savait, je savais, que sa présence à Paris était conditionnée par la réussite ou l’échec de son année d’études. Sa famille était Libanaise, dans ce Liban du milieu des années 1980. Une famille honnie, aimait-elle à dire.

Je savais qu’elle était religieuse, mais de quelle religion ? Rien n’avait jamais transpiré, je n’avais d’ailleurs jamais pris aucun repas avec elle, ni n’avais eu le courage de lui proposer une bière ou un café. Pas de croix, pas de collier, elle n’était pas voilée, au contraire, elle prenait grand soin à coiffer ses cheveux très longs, très noirs, très lustrés.

Je ne savais pas si elle était mariée, fiancée, si elle vivait chez ses parents, si elle était fille unique. Que savais-je d’elle, d’ailleurs, à part sa boulimie linguistique ?

 

Quoiqu’il en soit, elle m’invita à dîner pour célébrer cette fin d’année. J’acceptais tant par curiosité que pour la sensation d’avoir été l’élu d’une jeune femme aussi réservée.

Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je ne savais pas si je devais amener des fleurs, du vin, un dessert. Je décidais de n’en avoir rien à faire et me présentais à l’heure convenue lors d’une de ces soirées pesantes du début de l’été parisien.

Elle était vêtue comme à l’accoutumée, un chemisier bleu ciel et un pantalon de lin crème peut-être un peu plus moulant qu’habituellement. 

 

Le studio sentait bon la feuille verte et donnait par une très large baie sur le Champ de Mars. Un matelas au sol, deux profonds oreillers bleu-roi trônant sur un couvre lit bleu nuit, un évier, une étagère soigneusement rangée avec juste deux paires de couverts, deux assiettes, une poêle en fonte noire, deux verres de cantine, une petite casserole haute en cuivre, un réchaud. A terre, un large panier en osier d’où débordaient une boite de café moulu et une multitude d’épices et du sucre. Sur un tapis élimé, rouge et taché de goutte de cire rouge une table basse avec une rose blanche dans un soliflore Art Nouveau. Une armoire centenaire en noyer avec une immense glace, un cabinet de toilette séparé, pas de livres hormis ceux empruntés à notre bibliothèque universitaire. Les murs étaient recouverts de chaux et les poutres noircies à l’huile de moteur. Un plafonnier Art Déco en épais verre bleu-ciel, une lampe de chevet blanche de chez Ikea posée à même le sol, deux bougeoirs en régule refoulés dans un coin de la pièce, un cendrier doré près du matelas. Pour tout décor au mur, une miniature représentant Ponce Pilate se lavant les mains.

 

Elle m’amena contre la baie, susurra qu’elle se sentait bien ici, qu’en bas passait le bus pour Roissy. Qu’il suffisait qu’elle prenne son sac pour être deux heures plus tard avec sa mère.

Nous passâmes la soirée assis au sol autour de deux pizzas et d’une bouteille de Lambrusco tiède commandées par téléphone. Elle me raconta sa famille, la guerre du Liban trois ans plus tôt, l’exécution de son père accusé de collaboration. L’exil de sa mère et de son oncle à Genève.

Elle se leva, prit dans l’armoire deux bougies rouge sang, s’étendit de tout son côté sur le tapis, rapprocha le cendrier et les deux bougeoirs, se roula une cigarette, puis une autre que je refusais et alluma lentement les bougies.

Plus le soleil descendait, plus l’odeur d’herbe fraîche devenait enivrante. Je ne distinguais plus que sa voix et la braise rouge de son pétard.

 

Elle commença à chantonner un air qui me semblait oriental.

Elle parlait maintenant au miroir de l’armoire, en une langue ressemblant vaguement à de l’hébreu ou une sorte de dialecte arabe, doucement.

Combien de temps passèrent, cinq minutes, quinze minutes ? Il faisait noir maintenant, seule la flamme faiblarde tirait de l’ombre ce monologue lancinant.

Elle se contorsionna avec lenteur, et ôta son chemisier, son pantalon … Elle se retourna vers moi, l’index pointé vers l’un des chandeliers,  me demanda : François, mon shabbat s’il te  plaît, donne-moi mon shabbat.

Elle s’assit en tailleur, le dos face à moi.

Je lui tendis le bougeoir,  l’éloigna d’elle et m’indiqua de verser lentement la cire sur son épaule gauche.

Interloqué, je m’exécutais pourtant en allumant la bougie.

Goutte à goutte sur cette épaule brunie, soubresaut après soubresaut, ma bougie se consumait, tandis que la flamme de l’autre se reflétait sur les cheveux noirs et lisses de Susana.

Elle scandait : « Barabas ! Barabas ! Barabas ! Barabas ! »

Très rapidement je ne fis plus qu’un avec cette goutte, tombant comme un métronome sur cette épaule rougissante.

Elle s’endormit d’un trait, ivre d’herbe et de scansions malgré son épaule irradiée.

Je la laissais choir là, comme un idiot hébété …

Bandant comme un âne, j’ai fui vers le métro le plus proche, toujours avec ce bougeoir vissé à ma paume.

Je l’ai gardé des années sur mon bureau.

Je n’ai jamais revu Susana, elle semblait avoir abandonné ses études.

 

 

L’oreille toujours collée au téléphone, je reconnais maintenant le rythme de la voix de Susana. Je n’ose imaginer le nombre de pétards qu’elle a dû fumer pour avoir une voix si rocailleuse.

 

Elle me propose de profiter de sa voiture pour aller à la première de cette pièce.

Je décline par réflexe. Nous convenons cependant que je passe la voir à son agence dans la semaine. Rendez-vous pour ce matin, samedi.

 

L’agence se situe rue Giofredo, dans une de ces immeubles ayant eu leur gloire au début du siècle passé. Un interphone, Agence Barabas … La voix grave de Susanna m’invite à monter … ascenseur, quatrième étage gauche.

 

 Je sonne, la gâche électrique se déverrouille.

Une antichambre assez vaste, un grand tapis orange sur un parquet lustré. Deux hautes fenêtres en double vitrage, deux fauteuils œuf blancs tournés l’un vers l’autre … et rien d’autre qu’un nuage de parfum « Poison » mélangé à de la cardamone de café turc et à la cigarette blonde.

Au fond quelque part, une horloge à balancier.

 

Des pas en talons, la porte s’ouvre.

Une vieille femme, les cheveux fins, lisses, blonds et longs, un nez aquilin, la peau orange carotte, des globes oculaires profondément enfoncés dans leurs orbites saillantes, un chandail noir en mohair distendu sur un large pantalon Chanel de la même couleur.

 

J’explique avoir rendez-vous avec Madame Baraban.

La vieille branche se secoue d’un rire immense.

- François, j’ai donc tant vieilli que ça ?

Elle m’invite à la suivre dans son bureau. Je suis machinalement. Je suis confus.

La pièce est à peine plus grande que l’antichambre et est aménagée à l’identique, même si les deux fauteuils coques sont cette fois-ci couleur argentée sur un tapis en laine de mouton noir, sur lequel traîne un Iphone doré.

- Ma famille est maudite, me dit-elle me voyant m’interroger sur ce tapis noir.

Elle s’assoit avec souplesse en tailleur sur le tapis,  m’invite à m’asseoir au fond de l’un des fauteuils et nous fait apporter un café turc par son secrétaire sorti de je ne sais quelle porte. Il se prénomme Vassili, un jeune homme brun de vingt-cinq ans maximum, également de noir vêtu, sans panache, les pupilles très claires, sans saveur apparente mais portant ostensiblement une large chevalière en or.

Nous échangeons des banalités sur le temps qui est passé … une vie. Elle m’explique son travail, le fait que tout va vite maintenant et que seul un téléphone un peu musclé est nécessaire. Sur mon étonnement face à cette décoration particulière, elle m’explique qu’elle travaille essentiellement avec des Russes. Il faut du luxe, de l’efficacité, du coupant, beaucoup de Champagne et un côté un peu vintage français sans en faire trop. Le résultat n’est pas forcément très compréhensible pour un Parisien.

J’explique que je préférais très largement sa lampe Art Déco que j’avais vue dans son petit studio parisien.

Elle se secoue une nouvelle fois de son rire tonitruant. Vassili lève les yeux au plafond en sortant de la pièce, manifestement agacé.

-François ! Tu n’oublies rien semble-t-il. J’ai été assez déçue que tu partes. Je voulais t’annoncer que mon oncle ouvrait une galerie d’art à Genève et qu’il m’en confiait la promotion auprès des Emirats.

- J’avoue avoir été un peu dérouté par ton accueil à l’époque.

- Il fallait bien que tu saches un jour. J’avais imaginé que tu puisses me suivre en Suisse.

- Tu avais imaginé toute seule.

 

Un long silence, l’attention dévolue au café brûlant tombe à point.

Je regarde cette vieille femme blonde, le visage labouré à l’acide de la vie.

Je regarde la couleur de ses sourcils pour me convaincre qu’elle est bien brune.

Gris.

Je regarde cette peau usée, jaunie comme des doigts fumant des Gitanes maïs.

Je regarde ce mohair noir et flasque.

Je suis énervé, à bout. Ma cervelle n’arrive pas à boucler. En lieu et place de cette odeur d’herbe verte je suis assiégé par le parfum « Poison ».

Susana tend la main vers son Iphone, le porte doucement à son oreille en me regardant droit dans les yeux.

- Vassili, une Sobranie bleue, mon briquet et le cendrier s’il te plait.

Je suis énervé, à bout. D’ordinaire j’aurais pris la fuite pour reprendre possession de mon univers. Mais là, calé au fond de ce fauteuil, m’enserrant comme un utérus, cette vieille peau parcheminée à mes pieds, je bande.

Une image me punaise comme un papillon. Celle d’une antique bibliothèque dont je suis le seul à avoir la clef, codex décrépi de meta-physique. A moi, rien qu’à moi. Je bande.

 

Vassili dépose avec une ironie non feinte cigarette et cendrier devant Susana. Il passe devant moi, le teint livide et me jette un regard de tueur.

 

Le cendrier n’est heureusement pas le même que celui de Paris. Il ressemble à celui de chez mes parents, en lourd cristal transparent. Je suppose qu’il est censé répondre à la thématique années 70 de cette pièce.

- Une Sobranie bleu ciel. Ne trouves-tu pas que ce soit la couleur adéquate pour nos retrouvailles ?

Vieille salope. Bien entendu que je me souviens de ses chemisiers, de son lustre, de ses oreillers et de son dessus de lit. Elle le sait bien.

Je dépose la tasse de café encore à moitié pleine sur le tapis noir, quelques gouttes tombent.

Au comble de l’énervement.

Goutte à goutte, devant mon nez, la fumée de cette cigarette bleue me troue la cervelle.

Pour conjurer cette invasion je sors de ma poche pipe et tabac.

- Je suppose que je peux fumer !

- Ah, tu fumes ? Je n’imaginais pas ceci de toi.

- Eh oui, comme beaucoup je ne suis plus du tout le même qu’avant.

Elle accuse le coup.

- La pipe c’est sympa, dit-elle d’un œil malicieux.

Sympa ou pas, c’est pour moi à l’instant même une question de survie. Ma fumée couvre la sienne, l’agrippe, la rabaisse à terre.

- Tu n’as donc pas repris la boutique de ton oncle à Genève ? dis-je pour détourner la sémantique de la pipe.

- C’était prévu, bien entendu. C’était son projet au moins. Mais ma mère s’y est opposée. Elle jugeait que nous étions devenus tous un peu trop proches. Il est reparti à Beyrouth quelques années plus tard. Ma mère a repris la boutique et moi j’ai reçu un solide capital après son décès il y a quinze ans.

- Le revoyais-tu de temps en temps ?

- Oui ! Ma mère ne l’a jamais su. J’étais censée aller étudier l’anglais chez des cousins à Chypre une à deux semaines par trimestre. Il venait. Il avait acheté une petite maison à Paphos avec un oranger au milieu de la cour. Pendant deux ans nous nous rencontrions là en journée. Mais cela n’a pas duré, il devenait vieux, sa main tremblait et se lassait vite.

- Sa main tremblait ?

- Mais oui … tu sais, tenir correctement un chandelier demande une sacrée précision et une certaine endurance.

- Une certaine abnégation plutôt.

Elle sourit, rejetant cette fumée immonde.

- Une certaine abnégation en effet.

- Et maintenant, qui tient la chandelle ?

- Vassili, mais il ne connaît rien à rien. Il est doué, ça il est doué. Une vraie horloge. Mais il ne comprend pas. Ces Russes, aucune culture !

- On ne peut pas leur en vouloir, après toutes ces années de communisme, de passer à côté du procès du Christ.

- Détrompe-toi, leur foi est profonde et n’a jamais cessé de l’être. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ne connectent pas aux bons endroits. Je savais, je savais que tu avais compris dès le début.

- Oh non, à l’époque je n’avais rien perçu de tout ceci. C’est uniquement ce matin, en revoyant ton nom sur l’interphone et cette miniature de Ponce Pilate au Procès qui semble te suivre depuis toujours, c’est uniquement à ce moment oque j’ai « connecté ».

- Tu l’aurais fait rapidement si tu n’avais pas fui si lâchement.

Fui ? Mais quelle malade ! Se protéger est-ce être lâche ?

Je suis énervé, à bout.

Sa fumée vient se lover dans la grotte de mon fauteuil œuf.

Je me lève d’un bon, soufflant comme un dragon dans le tuyau de ma pipe. Des braises tombent sur le tapis, sur elle, dans son café.

- Déshabille-toi ! dis-je en faisant coulisser ma ceinture hors de ses passants.

Un grand sourire aux lèvres, elle se relève et s’exécute sans mot dire.

 

Son chandail et son pantalon volent sur mon fauteuil. Sur le tapis noir, sur le dos, elle s’effondre tel un pantin désarticulé.

Sa peau blanche grisâtre est aussi parcheminée que ses mains.

 

Elle est là, le nombril recouvert d’un pli de peau comme un sourire narquois.

Chaque côte jaillit au-dessus d’un canyon vert-gris.

Ses seins retombent en nasses vides sur ses flancs.

Sa toison grise est un marais gluant de désir.

 

Et pourtant son cou est lisse et serein.

 

Je la pousse du pied dans les côtes.

L’oblige à se mettre sur le ventre.

 

Son cul est plat, baudruche dégonflée, de longues stries noires et jaunes.

 

Je me cale sur le tac-tac de cette lointaine horloge à balancier.

BA-RA-BAS-BA-RA-BAS …

J’assène méthodiquement, coup après coup.

Dessinant au couteau un paysage magique, du bleu ciel au bleu outre-mer.

 

….

 

Je referme doucement la porte, laisser enfin les fantômes s’endormir.

J’entends Vassili vomir ses tripes quelque part au fond de l’appartement.

Je prends l’escalier.

Je bande comme un âne, la ceinture vissée à ma paume.

 

Lourdement, j’écoute mes pas résonner dans l’escalier, quatre étages pour reprendre pied.

 

Je m’arrête sur le pas de la porte, Barabas, une envie subite d’avaler des Smarties.

La lumière écrase tout dans la rue, scooters et voitures tentent de cohabiter.

Machinalement je me dirige vers la mer, traverse la Coulée Verte, pestant contre les trottinettes.

Le boulevard, la Prom‘ … enfin les chaises bleues … Opéra Plage … l’angoisse de recroiser dans la rue un jour cette goule froissée me prend à la gorge.

 

Je regarde un goéland me fixant de ses yeux immondes.

Je bande comme un âne, la ceinture vissée à ma paume.

Je ris tel un diable … le bec impassible se marre en observant mes voisins s’éloigner de moi.

 

Coprophagie

 

« Depuis la rencontre avec Susana, l’Opéra Plage me sort par les yeux.

Pourtant il me faut un port d’attache pour ne pas sombrer.

Je décide de faire de Castel plage ma nouvelle terre d’insouciance.

Castel Plage est loin d’être Malibu, cependant en cherchant bien il y aurait d’aussi beaux culs.

 

Assis là en tailleur sur les galets, je ne cesse d’avoir un sentiment de malaise.

Tant à Castel qu’ici je ne peux m’empêcher de comparer ces amas d’autistes graissant les galets à des escargots coprophages.

Repliés sur eux-mêmes, leur monde ne dépasse pas la longueur de leurs antennes aux yeux globuleux et vides.

Repliés sur eux-mêmes, ils se nourrissent de la merde des scandales estivaux sur les PQ glacés. Se laver la tête, disent-ils…

Pourtant, l’adiposité m’attire… un nombril profondément souriant dansant au rythme lancinant de l’oud et des percussions.

 

Nous sommes dimanche, derniers rayons de soleil de la saison.

L’informe m’effraie.

Corps en sardines soigneusement alignés dans une saumure d’huile solaire.

Cocktail poisseux de peaux d’orange et de poires granuleuses.

Jambonneaux grillés débordant à touche-touche sur ces torchons de bain.

Débordant, débordant.

Comme un Moi qui s’étale et dégouline, psychotique.

L’informe m’effraie, il m’envahit et me viole.

 

Castel Plage n’est de loin pas Malibu, vraiment en cherchant bien il n’y a plus de beaux culs.

 

Je ne sais plus, je n’ose plus regarder, trop peur de vomir.

Je bénis ma myopie…

Je me lève …

… me mêlant nonchalant à la foule des passants.

Bitume de la Promenade des Anglais où rien ne perdure et ne s’accroche… même pas le sang des innocents.

Demain, je … »

Coprophagie

 

« Depuis la rencontre avec Susana, l’Opéra Plage me sort par les yeux.

Pourtant il me faut un port d’attache pour ne pas sombrer.

Je décide de faire de Castel plage ma nouvelle terre d’insouciance.

Castel Plage est loin d’être Malibu, cependant en cherchant bien il y aurait d’aussi beaux culs.

 

Assis là en tailleur sur les galets, je ne cesse d’avoir un sentiment de malaise.

Tant à Castel qu’ici je ne peux m’empêcher de comparer ces amas d’autistes graissant les galets à des escargots coprophages.

Repliés sur eux-mêmes, leur monde ne dépasse pas la longueur de leurs antennes aux yeux globuleux et vides.

Repliés sur eux-mêmes, ils se nourrissent de la merde des scandales estivaux sur les PQ glacés. Se laver la tête, disent-ils…

Pourtant, l’adiposité m’attire… un nombril profondément souriant dansant au rythme lancinant de l’oud et des percussions.

 

Nous sommes dimanche, derniers rayons de soleil de la saison.

L’informe m’effraie.

Corps en sardines soigneusement alignés dans une saumure d’huile solaire.

Cocktail poisseux de peaux d’orange et de poires granuleuses.

Jambonneaux grillés débordant à touche-touche sur ces torchons de bain.

Débordant, débordant.

Comme un Moi qui s’étale et dégouline, psychotique.

L’informe m’effraie, il m’envahit et me viole.

 

Castel Plage n’est de loin pas Malibu, vraiment en cherchant bien il n’y a plus de beaux culs.

 

Je ne sais plus, je n’ose plus regarder, trop peur de vomir.

Je bénis ma myopie…

Je me lève …

… me mêlant nonchalant à la foule des passants.

Bitume de la Promenade des Anglais où rien ne perdure et ne s’accroche… même pas le sang des innocents.

Demain, je … »

 

Ecume, Pisinoé

 

L’image du marais gluant de Susana me hante, me fait gerber.

Elle est là partout, même les yeux clos, à chaque instant.

Limace informe, rouge brique, ridée, croquante, mollasse.

Non, elle n’est pas moi, elle n’est pas mon monde, elle cache l’orange.

 

Les heures s’égrènent sur le grand couvre-lit jaune,  implacables, vers la mort.

Vivre, marcher mon chemin !

 

Promenade des Anglais vers minuit, douce nuit bruineuse.

Tac-tac régulier de mes talons sur le bitume.

Je reviens lentement sur le parc à escargots.

 

Assis sur les marches du bar Castel Plage déserté, j’écoute les vagues bousculant les galets dans un rythme du fond des âges. Sur l’onde, quelques reflets électriques tentent de dessiner la Riviera.

 

Il y a quelque chose d’hypnotique dans cette écume s’accrochant un instant à la rive.

 

Un chant de Sirène magnifique.

 

Écume de Pisinoé, là-bas en face de moi, baisant ce lambeau de galets ondulants. Informe bâtard né du coït incestueux entre le Terre, la Mère et leurs fils, se nourrissant l’hiver des couples d’amoureux transis, l’été de ces amas de chair luisante et de ces tubes de crème brûlée.

 

Pisinoé-celle qui persuade, sœur de Triton en âge, reflet de sa vaginocratie… La nuit, elle sait me faire oublier ces coprophages des beaux jours, avachis sous leurs ombrelles bigarrées. La nuit, elle sait me susurrer que le Bâtard est mon frère.

 

Quel mot attirant est l’écume, celle de Pisinoé.

Gouttes de lait maternel,

gouttes de miel des abricots bronzés,

effacent de leur candeur ce marais de chair en décomposition.

 

Il Sudario

 

Encore une journée de pluie.

Café Lou Pastrouil, Place du Palais.

 

Les pattes des caniches trempés font traces sur les dalles glissantes.

Il y a quelque chose d’indécent dans la démarche digitale de ces affreuses erreurs de la

nature pendues à la laisse de leur Vénus à la fausse fourrure.

 

Il y a quelque chose d’indécent dans la démarche de ces matrones anorexiques perchées sur

des escarpins roses ou vert fluo.

Il y a quelque chose d’indécent dans mon regard happé par ennui vers ces culs puant le crin

mouillé.

 

La place ressemble à une tuile vernissée, celle de ces pays du Nord où tout est bon pour

retenir le moindre lambeau du suaire d’un soleil en deuil permanent.

Il Sudario, « On dirait le Sud, le temps dure longtemps […] et toujours en été. » comme le

chantait Nino Ferrer…

 

Là, je dois être au Nord de quelque chose.

 

Mauve

 

« Sabina,

Je suppose qu’Iéléna t’a téléphoné aujourd’hui …

Franchement, elle l’a bien cherché.

J’avais rendez-vous chez un client en fin de matinée, un bon client. Tu sais, l’un des conseillers d’Albert, celui de la villa à Saint-Jean. J’ai fini par effectivement trouver les coupures de journaux parlant de son grand-père médecin en 1918 à l’Hôpital Complémentaire n°15 du Negresco.

Il était nécessaire que je sois bien habillé.

Ça fait plus d’une semaine que je n’ai plus rien dans la penderie, à peine si j’ai des slips et des maillots, même pas une paire de chaussettes.

Elle prend le linge sale et ne ramène rien. Tout au moins au compte-goutte. Je me demande ce qu’elle fait de ses journées.

Je te conseille de contrôler au plus près ses heures.

Il me semble l’avoir vue au bar de l’Opéra hier après-midi. Un homme beaucoup plus jeune qu’elle je pense. Qu’est-ce qu’il lui trouve ?

Je suis quasiment certain que c’était elle.

C’est vrai que ses pastèques doivent en faire rêver plus d’un.

 

A neuf heures elle me ramène une espèce de tenue de corbeau.

Une veste trois-quarts qui me descend jusqu’aux cuisses, un pantalon avec le pli aussi coupant que le Laguiole de Papa. Une paire de chaussures aussi polie que celles d’un cadet à la parade. Quant à la cravate et à la chemise, je refuse de les décrire tellement j’avais l’impression de me rendre à un enterrement. Heureusement j’avais conservé avec moi les petits boutons de manchette en cuivre que j’avais achetés au marché aux puces de Saint-Ouen la dernière fois que tu es venue me voir à Paris.

 

J’ai refusé de sortir ainsi.

J’ai cédé pourtant, provisoirement, je n’avais rien d’autre à me mettre.

Je l’ai faite patienter jusqu’à dix heures, le temps que les magasins ouvrent.

A dix heures pétantes je lui ai demandé  de prendre le dossier et d’aller chercher la voiture.

Elle pensait m’avoir vaincu cette crétine.

J’attendais qu’elle passe le porche et tourna à gauche vers le garage et j’ai couru vers l’avenue Jean Médecin.

Les semelles de mes chaussures étaient trop neuves et j’ai failli me ramasser plusieurs fois.

 

J’ai stoppé devant le magasin de sports, acheté une paire de Converses blanches et laissé à la vendeuse mes godillots.

Plus à l’aise j’ai forcé le pas jusque chez Armand-Thiery, pris la chemise mauve que j’avais repérée la semaine dernière, une veste bleu roi et un pantalon jaune citron pour faire un peu sportif. Le vendeur m’a convaincu que c’était effectivement une tenue très très solaire. En remerciement je lui ai offert mon corbeau de corbillard, il m’a offert une lavallière jaune à pois blancs, une sacrée belle idée.

 

De retour devant l’appartement, je vois la Mama devant sa voiture garée en double file.

En m’apercevant elle gicle vers moi horrifiée et commence à m’engueuler.

Je lui rabats son caquet et lui demande de filer à Saint-Jean.

 

Elle avait beau hurler de dégoût tout le long du chemin, il n’empêche que dès le premier regard mon client a eu un clin d’œil complice.

 

L’affaire a de ce fait été extrêmement bien engagée.

Je suis ressorti avec un chèque de mille euros et une invitation à sa prochaine garden-party.

Il y aura de sacrés bons clients potentiels.

 

Je mis le chèque sous le nez d’Iéléna et c’est moi qui lui ai pourri le voyage de retour.

 

Bien à toi.

 

F. »

 

In Memoriam

 

Je n’ai plus aucune nouvelle de mon conseiller préféré et les travaux de recherches pour ma cliente du Méridien sont terminés maintenant.

Je suis un peu mal pour elle.

Apprendre au final que l’on est la petite fille naturelle d’un marchand bien véreux et conspué par les journaux n’est pas forcément très confortable.

Au moins, elle sait de qui elle descend.

 

Je l’envie, Sabina aussi certainement.

Nous, nous avons beau nous retourner, c’est le vide sidéral du côté de notre père … et n’avons ni l’un ni l’autre d’enfant.

Branche morte, pleine de feuilles voraces mais sans bourgeon, inutile.

Kaplan, c’est comme Dupont … le nom n’a même pas besoin de nous pour survivre.

 

Je m’ennuie.

Opéra Plage, chapeau à piécettes sur le bitume, toujours la même cantatrice de salle de bain chantant que « La misère serait moins pénible au soleil ».

Elle me gave, m’exaspère, un 78 tours nasillard et aigri.

Je tourne vers la vieille ville. Trop d’épaules à bousculer.

De l’air, de l’air !

 

J’accroche comme un hublot de vaisselle qui sombre la petite grille en métal de la Montée du Château.

Je grimpe doucement, les battements de mon cœur couvrent progressivement la houle des touristes.

 

Là dans ce chemin encaissé, jusqu’à bien au-dessus de l’horizon, tout est à moi, tout est moi.

 

 

Le cimetière israélite.

Au fond à gauche, une matrone au large manteau blanc, un chapeau plat, noir et à voilette, lunettes sur le bout du nez.

Elle chuchote en lisant, courbée au-dessus d’une petite tombe.

Un vieux sac de marque élimé à ses chevilles.

 

Iéléna,

Je me rapproche intrigué.

Une simple dalle de marbre blanc veiné de noir.

Quelques îlots de mousse sombre.

Quelques galets ronds et secs sur l’un des côtés.

 

 

 

Un médaillon au visage effacé.

En lettres cyrilliques je déchiffre avec peine :

 

Sabina Kaplan

1975-1977

 

Lunettes sur le bout du nez,

Iéléna sanglote.

Elle chuchote en lisant courbée au-dessus d’une petite tombe.

Sa main prend la mienne.

J’entends mes mots, reconnais mon encre rouge.

 

Tout est à moi, tout est moi.

 

Je redescends doucement vers la place Garibaldi.

Traverse le tram.

Pim, Pim … comme celui de Vienne.

Remonte la Coulée Verte … il pleut calmement.

Le bus 98 passe « Il suffirait de prendre mon sac pour être deux heures plus tard avec ma mère. »

 

Rue Lamartine.

« L’ensemble donne une impression de grotte à ours, fraîche l’été et sombre l’hiver. »

 

Je me lave longuement les mains au vinaigre tentant d’effacer l’immonde encre rouge du cimetière israélite.

 

Mon fauteuil blanc, ma pipe, ma sambuca Molinari, j’avale d’un trait Une ville flottante.

 

On a tambouriné longtemps à la porte.

 

Epilogue

 

Je me suis levé avec peine de ce grand lit jaune.

Caressé la Nespresso après avoir vidé les poubelles.

Mis dans le cabas à roulettes ce que je pouvais de mes Jules Verne, ce qui me restait de savon et de dentifrice, la tête de ma brosse à dent électrique, mon peigne et le dernier rasoir jetable … de vêtements ce qu’Iéléna avait bien voulu me laisser hier et mes meilleures chaussures.

 

Tiré la chasse d’eau … sur les clefs … tiré la porte.

Descendu les marches, la cour, les marches.

 

Passais prendre au coin de la Place Masséna vingt sachets de cinquante grammes de tabac, dix semaines de Larsen Black, un nouveau cure-pipe, quelques briquets et un miroir à main.

 

La Prom’, vers le port, vers le Levant, vers Jérusalem …  traverser, y aller, repartir avant que tout recommence.

 

Idiot.

Je n’ai pas pu dépasser le Boulevard des Etats-Unis, là où les vagues vont se fracasser contre les brisants du petit cap au cadran solaire.

Essoufflé, les jambes en coton, le cabas comme un boulet de bagnard.

 

La nuit tombe.

Un banc sous un palmier. Un parasol laissé par des touristes, à terre, rouge aux marques de voitures.

 

Je dispose mes livres en pile sur les deux extrémités du banc coiffé du parasol à moitié déplié, comme un rempart contre les passants.

 

Un banc, tenant tête à la mer, s'immisçant entre la montagne et la grève, la promenade et les arbres. Un banc dans un nulle part au centre des carrefours et des fins de monde.

 

Un banc comme une grotte d’ours enfumée au tabac brun.

 

D’une Lune en banane à celle joufflue … je deviens un vieillard de cire, immobile et fragile.

 

Je n’ai plus de lunettes, une nuit perdue dans les vapeurs des dernières gouttes de sambuca.

Devant moi, dans la bruine du Phare du bout du Monde, j’entends Les enfants du Capitaine Grant prenant Deux ans de vacances.

 

Enfin, j’entrevois le gamin.

Il est là, oui, à la hauteur de Castel plage, main dans la main avec son père, la tête tournée vers la mer.

Je souris, il a toujours son bermuda beige, son coupe-vent K-way bleu-nuit  et son affreux T-shirt rouge constellé de marques de voitures.

Il semble me chercher aussi, car il se retourne au moment de passer à ma hauteur.

 

Je perçois le père marmonner, rabâcher, répéter :

- Regardez-moi ça ! Ici tous des tapettes, tous des tantouzes avec leurs chemises mauves !

 

L’enfant s’approche de mes livres déconfits par le vent.

Il les caresse du bout de ses doigts.

 

Je lui offre ce qui me reste de mes Smarties, une paume en arc-en-ciel.

 

Toutes, je les avale.

 

Là, à l’infini, à l’éternel, du bleu-ciel, du bleu outre-mer séparés à l’horizon par une petite ligne noire, comme du khôl sur un visage araméen.

 

 

 

 

Que ces terres ocre et dorées au soleil levant soient maudites à jamais !!!

 

 

 

FIN

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