Éloge du Nombrilisme et de l’amour à l’horizontal



La toiture de Notre-Dame de Paris s’est consumée le 15 avril 2019, l’édifice est fortement fragilisé, Paris est scarifié… La vague des conséquences ne fait que de se lever. Il y a celles positives révélant un attachement populaire, concerné, responsable et dynamique au Patrimoine historique, une mise en lumière des métiers de la restauration du bâtiment et une gratitude surlignée pour les pompiers. Parions que ces deux dernières susciteront de nouvelles vocations durables. Il a celles négatives réveillant les petites voix de certains désaxés, appelant à brûler, à castrer, d’autres symboles érigeant haut et fort une vue sur la raison d’être de l’humain qui n’est pas, qui n’est plus, la leur ou en est considérée comme déviante. Il y a également le bilan humain, celui des blessés physiques et psychiques, mais aussi l’avenir du personnel de l’entreprise semblant, à ce jour, à la source de cet accident. Il y a celles encore à ce jour en gestation, celles suscitées par les grandes entreprises et des grandes familles exhibées dans un merveilleux concours de qui « pisse le plus loin et le plus haut » en espérant des retombées bénéfiques sur leur patrimoine propre.

Ma première réaction avait été un sentiment d’agacement et de refus d’accepter l’éventualité de voir Notre-Dame de Paris encapuchonnée dans la toile d’une célèbre marque de luxe.

Je rêvais d’un retour de Christo, celui du Pont Neuf en 1985. Jusqu’à ce que je comprenne que cet artiste tendrement impertinent ne pouvait rien sans financement ni logistique lourde et que j’accepte que la meilleure carotte pour motiver le don populaire soit un massif rappel aux règles de déduction sur l’impôt en matière de sauvegarde du patrimoine national. Je ne nie pas le don désintéressé et à la mesure du donateur, bien au contraire. Mais ce que je veux retenir est que participer à financer une belle cause tout en protégeant, voire en consolidant, notre propre patrimoine est responsable tant pour nous-mêmes que pour ceux qui en bénéficient ou participent tous les jours à l’entretenir… Tout est une question d’échelle.

Espérant maintenant que ces grandes familles et entreprises rivalisent entre-elles dans la décence et que les dons, nos dons, soient bien entièrement dirigés vers leur but premier.

Tout argent est-il bon à prendre sachant que l’on est toujours en dette de la main qui nous nourrit ? Ceci est un autre débat…

Ce qui m’intéresse encore un peu plus est la mise en lumière actuelle de Notre-Dame de Paris. Outre son aura de « Joconde » belle, mystérieuse et taciturne, toujours prête à poser avec bienveillance derrière les selfies, par un glissement propre au besoin de cohésion national, elle est redevenue en quelques heures le point nodal de la France géographique et le creuset d’une culture occidentale. Elle est de nouveau la concrétisation d’une des briques majeures de l’identité française, même si elle n’en est pas, et de loin, le ciment. Elle s’impose à nous non pas comme une splendide Vénus invitant à pénétrer son temple mais comme l’horizon initial de toutes les parallèles parcourant le territoire, comme si Paris renouait enfin avec ses régions. Elle n’est en rien l’étalon de ces distances, mais sur son parvis, en concentre matériellement leur réalité… Centre de gravité, nombril.

Même s’il ne semble pas avoir été, en lui-même, le point nodal de routes terrestres ou maritimes, l’archétype du Nombril, du centre de gravité d’une culture est celui de l’adyton du temple d’Apollon à Delphes. L’Omphalos, ce nombril, est une pierre en forme de tête d’obus, de dôme, enserré dans un réseau, une maille. Son sens premier désigne plus spécialement le moyeu d’une roue, c'est-à-dire d’un axe autour duquel tourne un monde.

Sa morphologie laisse a priori perplexe. La quasi-totalité des nombrils humains sont concaves celui du Monde Delphique est convexe, comme celui d’une femme enceinte. Cette particularité tend à faire penser que le nombril de Delphes serait celui de la déesse Terre, prête à enfanter ou enfantant en permanence, .

L’idée à retenir est celle de deux morphologies naturelles. L’une est en creux, le vestige de l’ombilic dans son état usuel. L’autre est une bosse, le vestige de l’ombilic prêt à donner naissance. La première suggère l’idée de concentration vers un point de gravité, à l’inverse, la seconde emporte l’idée de génération, d’engendrement depuis ce point de gravité.

Ainsi, toutes les deux plient la réalité commune autour d’eux. Par leur morphologie, elles modifient mécaniquement la distance attendue d’une surface liée à une loi locale, celle d’une surface normale, plane, usuelle. Elles sont un lieu d’où partent ou arrivent les distances et donc le temps à les parcourir. C’est cette faculté à plier, ordonner, organiser la réalité depuis leur point de gravité qui procure leur attraction.

Le nombrilisme ne signifie pas autre chose que ceci. C’est la faculté à fabriquer puis à organiser notre entourage depuis notre point de densité ultime.

Deux stratégies sont donc possibles. La première est celle du nombril en creux, en faisant dévaler les regards de toutes les manières possibles vers soi, en annihilant distance et temps, en jouant de la proximité et de l’immédiat. La seconde est celle du nombril en bosse, imposant ce qui nous semble la meilleure direction et dilater les liens et la distance entre les choses.

Toutes les deux visent à devenir le point remarquable, le point d’amer, d’un monde pour qui nous voudrions compter. Bien loin de la psychose pataugeant dans la quête impossible des limites du Moi, elles procèdent de l’organisation méthodique, urgente et consciente d’une névrose d’abandon.

Comment définir le nombriliste ? Certes, il est avant tout un prestidigitateur, quelqu’un usant de miroirs ou de fumisterie pour sculpter les faits et forcer un point de vue.

Mais le nombriliste est le gardien de l’Éros de Platon, cet amour porté vers l’autre parce qu’il nous fait du bien en retour. Il est donc le garant de la circulation horizontale de l’amour, le liant de l’Un aux Autres et parfois inversement, le rempart contre la désintégration de soi organisée par le surmoi. En ceci notre nombrilisme doit être préservé et ne pas être confondu avec le narcissisme qui est l’amour inconsidéré du Soi pour le Moi. C'est-à-dire la construction par le Soi d’un amour sidérant pour l’interface, la carapace que l’on construit face à l’Autre, le Moi. Après le Surmoi, le narcissisme est la seconde négation de l’amour dynamique puisqu’il sidère, met sur le cul.

Si Notre-Dame de Paris et son parvis sont l’un des nombrils de notre culture, de ce qui nous donne identité sans nous sculpter à leur image, alors oui, oui, usons des pouvoirs que confère le nombrilisme. Plions le monde autour de nous avec tous les moyens à notre disposition, fumisterie et miroirs compris. Laissons circuler cet amour du Beau, attirons, exprimons, entretenons cette dynamique et n’oublions pas qu’une cathédrale a toujours été le lieu de toutes les expérimentations architecturales… Peut-être est-ce aussi le moment et le contexte d’y inscrire pour les générations à venir ce que nous faisons de plus envolé au plan architectural ?


Pour en savoir plus :

- Un extrait du film Delphes : Nombril du Monde de Paul Barba-Negra (Archives de l'INA)

- Etats-Unis: Qui est Marc Lamparello, l'homme aux bidons d'essences dans la cathédrale de New York ? Article de 20minutes.fr, le 19 avril 2019

- Christo, financement et retombées économiques locales -Soir 3, 7 octobre 1985 (Archives de l'INA)



Crédit photographique : Fabrice LAUDRIN 2019

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