Aller Ad Patres


Nous retrouvons cette locution déjà au XVIIIe siècle [1] suggérant par un trait précieux l’idée de l’aller simple vers la demeure des pères, des aïeux. Actuellement, plus utilisée dans « expédier ad Patres » que dans « aller ad Patres », elle emporte l’idée d’une mort rapide, une formalité libératoire, non naturelle, propre au roman noir.

La sémantique originelle est bien éloignée de cette expression incisive. Elle nait à l’époque de la monarchie romaine (753-509 av. è. C.) où à la mort du roi, les deux symboles légitimant sa fonction, le pouvoir militaire (imperium) et la marque de la volonté favorable des dieux (auspices), étaient rendus en intérim aux patriarches des familles patriciennes, au sénat. C'est-à-dire aux Patres (pères), représentants vivants des grandes familles ayant fondé Rome.

Un glissement de sens s’est donc effectué entre les symboles représentant le défunt et le défunt lui-même. Cette expression est l’exemple type de la métaphore au sens de Nietzsche « La métaphore n’est pas pour le vrai poète une figure de rhétorique, mais une image substituée qu’il place réellement devant ses yeux à la place d’une idée. »[2]

A l’origine sont deux Réels insufflant la dynamique d’une communauté rejetée par la mer sur une péninsule devant devenir leur « Terre Promise », l’esprit de conquête et l’approbation divine. Comme tout territoire promis par l’idée divine, il convient d’y faire le ménage et de consacrer le lieu au dieu tutélaire. Ces deux Réels sont l’expression emblématique, le trait de caractère des forces vives initiales.

Cependant si forte soit cette geste fondatrice, si émouvante soit la cohésion initiale, elles passent rarement la troisième génération, d’autant plus sur un territoire conquis générant les inévitables mariages avec les autochtones. Pour prévenir cette déliquescence, il convient de coopter génération après générations les mimes de la Geste, les protecteurs de l’énergie première, les pro-géniteurs de la semence fondamentale … les Patres.

Ayant acquis ses représentants humains, les deux Réels initiaux (esprit de conquête et approbation divine) s’installent dans le domaine de l’Imaginaire s’assurant ainsi une pérennité dans l’acte et sa représentation, le rite. Le Rex, Le Roi, est le père des pères, ou le père des pairs, le Paterfamilias bénéficiant du sanctifiant tabou. Sanctifier signifie rendre saint, dans le sens mise à l’écart du commun des mortels, par une crainte respectueuse.

Cette pérennité fixée autour du tabou du paterfamilias et de l’acte rituel est en elle-même assez solide tant que l’image des Pères vivants se confond avec celles des Pères fondateurs. Tant que les descendants ne se sont pas trop éloignés du foyer originel, tant que l’image de référence est encore gravée dans les choix et les répulsions du quotidien.

A l’époque de la Monarchie romaine, les villages et les proto-villes se sont installés sur un territoire relativement restreint, relativement proche de ce foyer initial et de son Paterfamilias. Les deux Réels originels réinvestis dans l’Imaginaire communautaire pouvaient conserver leur force de cohésion.

Le retour des deux valeurs fondatrices ad Patres à la mort du Paterfamilias se suffisait d’une cérémonie de l’ Imaginaire, le rituel, où chaque geste était identifiable par l’ensemble de la communauté.

Rome a irradié sur une majeure partie de la péninsule, puis au-delà … Sa culture s’est imposée par l’imperium et les bons auspices. L’hégémonie et le tabou protégeant les familles patriciennes s’effritant, le Rex des familles fondatrices devint l’empereur d’un ensemble de peuples hétéroclites, le retour ad Patres par le rituel devint de plus en plus incompréhensible.

Pour réassurer la pérennité, il convint donc de redescendre encore les deux symboles fondateurs d’un cran, celui du Symbolisme, de l’objet signifiant la fonction. De passer du rituel au rite, de la compréhension culturelle du geste remémorant la fonction à l’objet universel identifiant la fonction.

Les symboles de la fonction du Paterfamilias, du Roi, évoluèrent jusqu’à leur forme chrétienne : le Globus Cruciger symbolisant le pouvoir protecteur de l’Eglise sur l’ensemble de l’Humanité (les auspices) et l’Epée symbolisant la force du pouvoir temporel (l’imperium).

A la mort du roi ces objets symbolisant sa fonction sont rendus, puis confiés au nouveau roi. Les détenteurs par intérim étant bien souvent les héritiers des Pères de l’Eglise.

La boucle pérenne d’ad Patres fonctionnera jusqu’à la remise en cause de la légitimité des Pères de l’Eglise …

Cette locution concerne donc le retour à la communauté des vivants des fonctions définissant les caractères fondamentaux de cette communauté historique confiés temporairement à son représentant.

L’usage actuel continue à faire exister la locution, même si son emploi est un contre-sens de sa règle originelle …il permet d’illustrer l’adaptation du vocabulaire à travers l’histoire des mentalités et qu’il est bien périlleux de vouloir reconstruire le champ psychique d’une société antique à travers la rémanence des mots.

L’anagramme d’ ad Patres est s’adapter … ce mot est bien l’illustration du pouvoir de survie du vocabulaire du Latin au Français.

Et pour le "fun" : http://adpatres.webs.com/



Photographie : copyright Ad Patres Funeral Home


[1] aller ad patres dans E. Boursault, Esope à la ville ou les Fables d’Esope 1752 . : « J'ai, comme vous sçavez, un habile cousin, Homme de conscience, et sçavant Médecin, Qui l'enverroit bientôt ad patres. »

[2] Friedrich Nietzsche : L’Origine de la Tragédie dans l’esprit de la musique ou Hellénisme et Pessimisme, Traduction par Jean Marnold et Jacques Morland, Mercure de France, 1906 [quatrième édition] (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 1, p 79).

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