Le Mélancolique : Construire le caractère d’un personnage.

Le Mélancolique - J.-M. Plane 1908

Créer un personnage n’est pas une mince affaire. Il se doit d’être ce démon dont nous parlions dans l’article sur la définition du mot marionnette. Il est la matérialisation partielle du Réel, c’est-à-dire du fonds indicible et non représentable d’un univers prétexte au conte donné à voir. Il est donc l’Imaginaire, la réalité perçue, factuelle, tangible, délimitée, le reflet choisi d’une partie du Réel. Mais il supporte également le Symbolique, défini ici comme élément faisant sens commun entre le créateur ou le passeur du conte et son destinataire.


Ces articles dédiés à la création du caractère d’un personnage sont articulés autour de trois points de vue : le premier est une référence littéraire classique, le second utilise l’empirisme physionomique théorisé avant la Grande Guerre et le dernier est issu des statistiques nourrissant la psychologie clinique depuis la Seconde Guerre Mondiale. Ce choix est bien entendu un parti pris, mais il correspond à notre époque présente ballottée entre une revendication culturelle, un héritage populaire et une volonté de certitude à visage scientifique.


Nous allons donc parcourir les quatre caractères définis par la psychologie empirique en leur donnant un écho littéraire, en interrogeant un physionomiste du début du XXe siècle puis en les affinant avec la psychologie statistique : le mélancolique, le flegmatique, le sanguin et le colérique.


Qu'est-ce que le type mélancolique ?


En 1893, Émile Boissier édite un recueil de trente-sept poèmes et un épilogue emportant lentement le lecteur vers un constat sans retour : « Les rêveurs doivent être préférés aux gens raisonnables ».

L’un des poèmes les plus emblématiques est le second : La Solitude.

J’ai rêvé d’être seul en un parc centenaire, où l’esprit se noierait au lac du Souvenir ; mélancolique ainsi qu’un jeune poitrinaire. Je ne pourrais percer les brumes d’avenir.

Mes regards se perdraient à l’horizon, très vagues. Regards d’enfant naïf, symboliques et doux. Et je devinerais, là-bas, le bruit des vagues déferlant sur les rocs en de houleux remous.

La Mer serait tout près et pourtant invisible. La Mer ! Oh ! Je voudrais mourir à sa chanson. Berceuse de nourrice, ironique, insensible ; Complainte répétant toujours le même son.

Je m’étendrais sur un linceul de roses blanches. Ayant dessus mon front les senteurs des lilas. Et sous les fleurs de Mort, pleuvant en avalanches, je m’anéantirais, éternellement las.


En utilisant la grille de la psychanalyse existentielle il est aisé de dresser le portrait-robot de ce poème illustrant l’idée mélancolique :


La mort est vue ici comme la finalité idéale de l’existence biologique. Belle et odorante, elle est l’éternel moment héritier d’une existence embrumée, sans horizon, rythmée par une litanie impersonnelle et rassurante.


L’isolement social est signifié par le plaisir de la solitude à ressasser un temps d’avant dans un parc centenaire. Un parc dont la vie propre dépasse celle du personnage principal. Un espace mettant en relief l’insignifiance de sa propre existence. L’univers existe sans lui, hors de lui, dans un temps qui ne lui appartient pas.


La liberté, celle de créer sa propre vie, de créer son destin, le décider et l’agir, est présente en miroir inverse. C’est celle du choix du no-future, dans le sens de « sans avenir »… Rien à venir si ce n’est celui de la jouissance de l’effacement.


L’absence de sens de la vie, est l’angoisse ultime développée dans ce poème. Donner sens à la vie est lui maintenir son destin biologique. Il n’y a de sens qu’en ceci. La jouissance n’existe que dans le plaisir à vivre l’ici et maintenant comme prélude à l’évanouissement de notre propre rapport au monde.


Une question qui pourrait remuer un peu le type mélancolique serait : les événements passés et ressassés dans ce jardin hors du monde sont-ils des événements provoqués ou des accidents de la vie ?


Que pensent de ce caractère les physionomistes au tournant du XXe siècle ?


Quatre éléments fondamentaux sculptent en profondeur le pathos du tempérament et la physionomie d’une personne : la terre, l’eau, l’air et le feu. La terre est celui définissant le mélancolique. La terre allant à la terre, il devient ainsi naturel que le mélancolique ait une attirance majeure vers le sépulcre.


Physiquement il est décrit avec un regard opiniâtrement baissé inapte à contempler les merveilles du firmament. Lèvres, menton, joues plissés et longs cheveux plats illustrent une âme sombre et chagrine ne s’ouvrant jamais à la joie. Les narines sont petites et rares sont les bouches aux dents belles et bien rangées. Les lèvres sont pincées ou fortement jointes. La bouche renfoncée et le menton avancé. La stature est d’ordinaire grande et un peu voûtée. Les yeux sont le plus souvent bruns, langoureux dans leur jeunesse puis sombres et abattus dans un âge plus avancé. La peau est plus jaune que brune. Elle est sèche, polie et lisse. Les cheveux sont longs et plats, sans vigueur comme le reste de son corps… Pourtant ses gestes sont lourds et empesés.


Il est également décrit comme grand mangeur, voire boulimique. Loin d’être ennemi de la volupté, il cherche réconfort dans les illusions de l’amour, tant dans les plaisirs délicats de l’âme que dans le plaisir des sens les plus outrageux. Insensibles aux impressions, son attention peut être maintenue très longtemps sur un seul et unique objet.

Par principe, le caractère mélancolique est envieux de la réputation et du succès d’autrui. Il se présente comme flétri et déshonoré par toute gloire qui ne lui revient pas. Il est taciturne, sombre, pensif et rêveur. La piété est d’apparat et non de caractère. Elle est caractérisée par un besoin d’espérance, produit par l’égoïsme et soutenue par l’intérêt. Plus il réfléchit, plus il s’égare, plus il touche du doigt ce qu’il considère la palme du martyr : l’infamie dont il fait l’objet ou la mort.


Il est perçu de l’extérieur comme froid, intéressé, amant jaloux, ami ennuyeux, voisin incommode, père dur et austère, mari désolé et désespérant, ne tenant à personne si ce n’est au public témoin de son ostracisme. Il est pourtant le bois des grands hommes et des héros, apte au fanatisme, téméraire, déraisonnable.

Sources : J.-M. Plane (1908).


A croire que les physionomistes ont un compte à régler avec les grands bruns aux yeux marron et monomaniaques.


Le point de vue de la psychologie clinique actuelle et psychanalytique


La mélancolie est actuellement classée dans l’univers des structures touchant les dérèglements de l’humeur et des psychoses maniaco-dépressives.


Il s’agit d’un mécanisme oscillant entre un pôle dépressif, douloureux, pratiquement immobile et un pôle expansif, euphorique avec excitation. Selon Freud, la phase maniaque correspond à la libération d’affects agressifs et libidinaux (joie orgiaque) contrôlés et refoulés pendant la phase dépressive.


Statistiquement, la probabilité de développer un tel trouble serait de 8 à 20 %, toucherait deux fois plus de femmes que d’hommes, plutôt les personnes isolées ou en couple sans enfant. Les facteurs génétiques sont aggravants, mais le sujet reste en communication avec l’Autre et ces troubles sont réversibles.


L’épisode maniaque est caractérisé par une humeur exaltée pouvant virer à l’irritabilité agressive. Il est régulièrement constaté une augmentation impressionnante des activités socio-professionnelles, une réduction du besoin de sommeil sans considération des conséquences dommageables, fuites d’idées, surestimation de soi, logorrhée…

L’épisode dépressif lié très spécifiquement à la mélancolie se décline sous trois formes :

- La forme stuporeuse : immobilisme et confusion, amnésie et brusques impulsions suicidaires.

- La forme délirante : même si le délire n’est pas prédominant comme dans la psychose, les thèmes usuels sont la ruine, la culpabilité avec prévision de châtiment, agressivité retournée vers soi, soulagement de payer ses fautes imaginaires, masochisme.

- La forme hallucinatoire : perception de voix injurieuses, obscènes, blasphématoires à laquelle le sujet finit par se soumettre.


La souffrance corporelle est au premier plan, anorexie, idée de disparition d’organes abdominaux, idée de délabrement interne… entraînant une inertie totale.

Freud part du deuil pour comprendre la mélancolie. Pour lui, le deuil est une forme abrégée de la mélancolie. Le point essentiel étant que les deux soient la conséquence d’une perte de l’objet d’amour.


L’objet d’amour peut être soit une personne physique, une valeur, un idéal du moi, un travail, un pays natal… Le sujet s’accuse de cette perte et pour éviter la perte définitive il développe une stratégie inconsciente d’incorporation de l’objet dans le moi. Cela peut par exemple prendre la forme d’une association culturelle rassemblant des personnes expatriées.


La relation à l’objet est ambivalente, à la fois aimée et haï pour la frustration qu’il engendre. L’objet maintenu incorporé est en réalité le destinataire des auto-reproches du sujet. Cette attitude est le moteur de la phase dépressive et paralysante. A l’inverse, la phase maniaque est le moment de l’expulsion de l’objet d’amour par le Moi qui domine et se sent apte à surmonter la perte initiale de l’objet en libérant les écluses aux pulsions du Ça.

Le seul moyen de retrouver un caractère stable est de compresser la mélancolie en deuil, c’est-à-dire accepter la perte définitive de l’objet d’amour. Accepter la perte définitive n’étant en aucun cas un travail sur l’oubli de l’objet d’amour…

Le tableau clinique de l’excitation est très vaste, mais certains éléments peuvent servir directement à construire aisément un personnage sans être caricatural :

- Humeur expansive, joviale, euphorique pouvant tourner rapidement à la colère agressive à la moindre contrariété.

- Humeur syntone (connexion forte avec le contexte), hyperémotivité et une facilité de larmes à l’évocation d’un souvenir.

- Logorrhées, fuites et jeux de mots, lapsus, farces, pitreries, obscénités et réflexions blessantes envers l’Autre.

- Sentiment de puissance et de supériorité intellectuelle.

Celui de l’hyperactivité est tout aussi vaste :

- Besoin de sommeil quasiment absent. Répétition de courtes siestes et réveils euphoriques

- Ébauches de projets multiples ou grandioses déconnectés des moyens à disposition, puissance imaginaire par une richesse toute aussi imaginaire.

- Altercations publiques, dommages à l’Autre, atteinte morale ou physique à l’ordre public.

- Alcoolisme, boulimie et tout se qui est apte à satisfaire le retour du stade sadique oral…


Synthèse


S’il fallait personnifier le poème d’Émile Boissier aujourd’hui l’idéal serait de construire le personnage sur trois axes : le physique, l’interaction avec l’Autre, l’ambivalence intérieure.


Le physique : les éléments utiles sont ceux légués par les physionomistes du début du XXe siècle :

- morphologiquement élancé et le dos un peu voûté, les gestes empesés.

- de type brun, les yeux marrons, lèvres-menton-joues plissés, peau jaunâtre, longs cheveux plats, de petites narines et des dents imparfaites

- le regard est tourné vers le sol ou en lui-même. Langoureux si c’est un personnage jeune, abattu s’il est plus âgé.

L’interaction à l’Autre : les éléments utiles sont également légués par les physionomistes et la psychopathologie actuelle.


Courant physionomiste :

- l’attitude générale est influencée par une idée sourde mystique par posture et non pas par idéal, infréquentable, fanatique, excessif en tout point… Tout ceci en gardant une

- Une existence forgée autour du triplet : Espérance par besoin-égoïsme par moteur-intérêt par finalité.


Courant psychopathologique :

- Alternance du pôle maniaque et du pôle euphorique


Le prétexte à la notion de mélancolie est la perte de l’objet d’amour. Contrairement au deuil qui est la forme construite et maîtrisée de la perte et l’acceptation de cette dernière, la mélancolie installe un temps et un rapport au monde où la jouissance de l’effacement est la finalité. L’avatar de l’objet d’amour disparu est piégé par le Moi et intègre ce dernier. Il devient partie prenante de l’interface que nous mettons en place entre Soi et le reste du monde. Dans les formes les plus aigües, il définit même totalement cette interface.


L’autopunition, la tyrannie tournée vers soi-même, qu’elle soit sous forme physique ou obligeant le sujet à vivre en reclus, est le moyen d’atteindre, de circonscrire, d’entretenir la forme de l’avatar de l’objet d’amour fixé dans le Moi.


L’ambivalence se joue donc entre deux pôles, d’un côté la crainte de la seconde disparition de l’objet même si cette crainte est inadaptée au contexte vital et de l’autre la volonté incompressible de l’envoyer se faire pendre ailleurs.


La relation de mélancolie est exclusivement construite sur une interaction Moi-ça sourde et aveugle à la pondération du Surmoi. L’absence du Surmoi, de règles et de temps communautaires, laisse toute latitude au Moi pour étouffer l’une des couches dynamiques fondamentales du Ca : la survie, l’autoconservation coûte que coûte du sujet. Cette chape de plomb du Moi compressant le « ressort » du ça permet au premier de jouir pleinement et sans encombre de la connivence avec l’avatar de l’objet d’amour. Le sujet est alors en phase dépressive. Lorsque le Moi fatigue ou est surpris par une résurgence du Surmoi, le ça décompressé se libère dans l’anarchie, l’absence de règle, la plus totale. Le sujet est alors en phase maniaque.


Pour en savoir plus :

- Dame Mélancolie, le recueil en ligne d’Emile Boissier avec une préface de Paul Verlaine

- L’ouvrage de synthèse des travaux de physionomistes en 1908 : J.-M. Plane Pour devenir physionomiste : moyens pratiques et rapides de discerner le caractère et les qualités des gens

- Le texte de S. Freud Deuil et Mélancolie, extrait de son ouvrage Métapsychologie est disponible sur le site du Cairn.info



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