"No-Future"

Mis à jour : 2 juin 2018




Il y a quelques années, suite aux attentats qui ont secoué Paris en 2015 et 2016 fleurissait sur les murs un art éphémère, celui des collages. J’aime cet art pour plusieurs raisons.

La plus importante est sa capacité à réagir immédiatement à un événement et être cloné aisément pour couvrir efficacement un territoire.


Vient ensuite la notion de temporalité. Contrairement aux œuvres peintes directement sur leur support, le collage est par essence non-pérenne. Le papier comme support, les encres, la colle inscrivent ces gestes artistiques dans le temps du cycle du vivant : un projet, une réalisation, une exposition au contexte, une appropriation ou non, une déchéance, une disparition. Le collage a également l’avantage de devoir se plier au biotope : la qualité du support, l’usure de sa fréquentation et bien entendu les intempéries. À l’image des affiches d’élections municipales, la temporalité met également en valeur la problématique du devenir de l’idée illustrée par le collage. Deux axes opposés en définissent la richesse : doit-on créer en réaction à un événement ponctuel et/ou doit-on créer pour transmettre une idée donnant à penser ou à agir ? À ces deux axes se greffe un ultime : cet art est à portée d’ongles, de griffes, de coups de cutter, d’arrachage et de surimpression… Autrement dit d’appropriation physique. Ne doit-on pas en exacerber le plaisir à jouer de ceci ?



Sur Reims, le meilleur exemple de cette appropriation est un collage signé Arthur et Hubert. Il est situé rue Anquetil, sur une cabane de chantier, en face de l’école maternelle. Cette cabane est nommée « Maison de la sorcière » par les élèves du cours primaire. En septembre 2017, Arthur et Hubert ont collé sur la porte de la cabane une première strate, un panneau format A0 représentant une toile d’araignée surveillée par un énorme arachnide noir et poilu aux pupilles bleues, célébrant la rentrée des classes. Cette araignée était la personnalisation de la « sorcière ». L’affiche a été respectée et est restée intacte jusqu’en décembre 2017. Période à laquelle ces mêmes artistes la recouvrent par une nouvelle strate toujours au format A0. Célébrant les vacances de Noël à venir, la scène représente de nouveau la « sorcière » mais dans les traits de la « mère fouettarde », demandant aux passants s’ils ont été sages en 2017.


En mars 2018 des premières tentatives d’arrachage de la mère fouettarde apparaissent. En avril 2018, l’araignée refait entièrement surface et est à ce jour (mai 2018) intacte, malgré l’encre délavée. L'espace s'est vu également approprié par des blazes communs à cette rue.


Nous sommes là sur l’idée d’une appropriation de l’œuvre par les passants, indiquant ostensiblement leur préférence pour l’araignée. Remodelant l’œuvre, cet acte « instinctif » souligne la primauté du sujet graphique par rapport au discours initié par l’artiste. Dans le cas présent, l’araignée noire et poilue a été remise à la surface, indiquant une préférence à la réactivé les phobies enfantines, peu importe le discours graphique originel à savoir dans un premier temps marquer la rentrée des classes puis les vacances de Noël. Un exemple à méditer.


Mais revenons aux collages parisiens. J’ai souhaité retourner deux ans et demi après les attentats parisiens rue de l’Espérance, près de la butte aux cailles. J’avais repéré à l’époque plusieurs collages encourageant à garder espoir malgré ces terribles événements. Comme attendu, ces collages avaient disparu, remplacés par des collages moins contextuels. La vie a repris son cours et c’est peut-être là la victoire de ces deux générations de collages.


Nous sommes rue de l’Espérance, les messages d’espoir en collage épousaient la toponymie du lieu.


À l’heure actuelle, nous sommes toujours en alerte attentant, les patrouilles Sentinelle sont toujours aussi visibles et des faits conséquents se sont déroulés depuis, notamment à Nice et à Liège. L’horreur est maintenant perçue comme cyclique, au point où, en France, nous ayons tendance à penser que quoi que nous fassions, on en finira jamais avec le terrorisme.


Comment expliquer que la rue de l’Espérance ne diffuse plus aux passants de messages d’espoir ? En quoi est-ce une victoire sur l’horreur ?


On a beau faire, couper et recouper la tête de Daech, il en repoussera toujours une plus sournoise. (voir ici, le site officiel)


Par réflexe d’espoir, par envie de positif, par esprit de survie, tout à chacun a tendance à privilégier les discours promettant des lendemains meilleurs. Terreau de certaines religions majoritaires, de grands courants de pensées politiques ou des formes de résistance au pouvoir, cette forme de pensée exacerbe la pénibilité à vivre l’instant présent. Pour le moment, chacun d’entre nous est conscient que la lutte antiterroriste est une donnée sociétale majeure, qu’il n’est plus possible de rentrer dans un bâtiment officiel ou même un rassemblement culturel important sans être un suspect en puissance.


Et puis au fond, en France, du terrorisme de masse il y en a depuis des générations, les ‘’ exploits’’ de Ravachol en 1892, le déraillement de l’Express Paris-Tourcoing en 1947, puis celui du train Paris-Strasbourg en 1962, l’attentat du Bazard de l’Hôtel de Ville à Paris en 1978, l’attentat de la rue Copernic en 1980, puis celui du train Paris-Toulouse et de la rue des Rosiers en 1982, ceux des grands magasins parisiens en 1985, de la rue de Rennes en 1986, la vague d’attentats contre le RER en 1995-1996, ceux de Toulouse de Montauban en 2012, Charlie-Hebdo, le Bataclan en 2015 et celui de mai 2018…


La liste est très loin d’être exhaustive mais souligne un terrorisme perpétré certes par des forces fanatiques extérieures à la République Française mais également par des forces intérieures, toutes aussi fanatiques, toutes aussi contraignant le contexte présent à leur vue du futur idéal. Peut-on alors rêver d’un pays sans attentat, d’un pays où tout serait calme et sans revendication destructrice de vies humaines. Assurément non, tous les discours d’espoirs, les promesses sécuritaires, ont échoué et sont par essence voués au vide de sens.


Que faire ? Prier ? Construire un contre-fanatisme ? Ou accepter le fanatisme par usure, fatalité ou par lâcheté ?


Une réponse plus concernée et responsable proviendrait assurément du constat de l’absurdité de la vie mis en lumière par Albert Camus : aussi fatalement que le rocher de Sisyphe, la peste revient toujours, encore et encore. Conscient de ceci, deux voies s’offrent à nous :

  • soit la routine des contre-mesures ponctuelles s’usant dans le vain espoir que tout ira mieux un jour, laissant au final les coudées franches à l’intermittente résurrection du fanatisme.

  • soit accepter l’absurdité de la vie et prêcher la persévérance à vivre avec passion le jour qui est. Un chant d’amour à la vie, sans espoir d’un bonheur à venir, mais qui se révèle pourtant la plus efficace des règles d’action.


Le non renouvellement des collages rue de l’Espérance à Paris procède de ce dernier point : marquer avec persévérance l’absurdité de la vie, mais laisser avec autant de persévérance à la vie son expression, celle de la jouissance du moment, celle du vide et de la non revendication… momentanée.


Le bonheur ne s’atteint jamais, il n’est que conséquence de l’action.



Alors « No Future » ?

Pour en savoir plus :

Albert Camus, « La Peste » au format .pdf, ici

Albert Camus, « Les Noces » au format .pdf, ici


Un superbe site sur la culture du collage de rue, ici


Et pour aller encore plus loin dans le no-future :

Pourquoi les punks sont à l'avant-garde de tous les combats écolo ?


Au cas où le vocabulaire de l'Art Urbain vous titille : http://www.blog.stripart.com/art-urbain/le-vocabulaire-du-street-art/



Crédit photographique : Place de la Bastille - décembre 2015,

Fabrice Laudrin, (fabrice.laudrin@journalist-wpa.com)

13 vues

info@cabinetaquila.com       Tél : +33 6 95 32 27 97 SIRET : 382 797 918 00028

© 2012-2020 par Cabinet AQUILA