Etes-vous lacanien ou freudien ?

Cette question du patient est encore de nos jours récurrente lors du premier entretien psychanalytique.


Question légitime, il y va de la durée de la séance, de la forme de l’analyse et du travail même du patient.


Mais lorsque je demande si cette question est importante pour le patient lui-même, la réaction est soit une moue de dépit, soit des yeux interrogateurs, soit la manifestation d’une profonde offense, voir celle d’un jugement négatif sur ma propre culture professionnelle.


En effet qui pose cette question s’est un tant soit peu renseigné avant sur l’histoire des sillons traversant cette discipline. Que je doute de la portée de la réponse dans le travail que nous allons probablement effectuer ensemble peut également être interprété comme une négation du cheminement personnel du patient à arriver jusqu’à moi. Il m’a choisi pour l’idée qu’il se fait de moi, ou bien parce que je suis le plus proche de chez lui, ou bien que mes horaires lui conviennent, ou bien encore parce que j’ai eu une tonne de « Like » numériques. Lui renvoyer sa question est pour lui déroutant, voire un facteur d’instabilité ou de doute sur l’utilité même de son analyse. Après tout, peut-il penser, si l’un ou l’autre se vaut, c’est qu’il n’aurait manifestement rien compris à la technique d’analyse.


Bien entendu, l’embarras de la non-réponse m’est prétexte à installer l’idée selon laquelle même pour moi cette question n’a pas de sens.


Je suis loin d’avoir jeté au bûcher la bibliothèque freudienne et tous ses commentaires post-mortem, loin de négliger l’éclat fantastique du discours lacanien. Ils ont leur place à portée de main, à deux pas de mon fauteuil. Ils sont là vivants, indexés, cornés, trônant avec plus ou moins de fierté aux côtés des autres Saints de la psychanalyse, de la psychothérapie, de la psychologie, de l’anthropologie, de philosophie et d’autres formes d’art contemporain de l’esprit. Mais ils voisinent également avec leurs détracteurs, tels L'Effet 'Yau de poêle de Lacan et des lacaniens ou le Livre noir de la psychanalyse et du Rapport Kinsey (voir ici).


Pourquoi donc ?

Il est bien connu que parfois la seule façon de se libérer d’un nœud est de l’exploser. En objectif thérapeutique c’est souvent la fulguration du « ça » qui dénoue le syndrome et en libère les symptômes. C’est aussi parfois la petite phrase de l’Autre qui vient faire sauter une charnière dissimulée sous notre propre rouille psychique. Me concernant, la libération du nœud vertigineux de la définition du conscient freudien, a été la lecture de Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande (1848) et particulièrement ce paragraphe :

« À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel que l'on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu'ils sont dans les paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c'est à partir de leur processus de vie réel que l'on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l'on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d'autonomie. Elles n'ont pas d'histoire, elles n'ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée.

Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. » (le texte ici)



J’ai choisi d’adhérer à ce point de vue, probablement aussi parce que mon contexte quotidien m’incite à rejeter toute forme de savoir immanent et autorisé mettant au fer toute forme de liberté et que je crois en l’impertinence comme principale garante de ces libertés.


Ce paragraphe de L’idéologie allemande signifie que nos superbes idées giclant du ça intime et du surmoi bienséant, ces deux vecteurs venant s’entrechoquer dans le moi ne sont en réalité que les produits du contexte dans lequel nous avons évolué, couplé à celui dans lequel nous vivons ici et maintenant. Ceci est loin d’être incompatible avec le schéma de Saint Freud, l’interprétation et la sensation de nos accidents d’enfant sont directement proportionnelles avec notre capacité à fixer définitivement ces accidents dans la perception du moment de leur apparition. Quant au surmoi, chacun sait qu’il est le coffre-fort des règles communautaires qui nous régissent. Non, ce qui est dramatique avec ce paragraphe est la prise de conscience que quoique l’on fasse les idées qui nous sont propres et subjectives ne sont en réalité qu’un diktat de notre position communautaire actuelle et des règles qui la sous-tendent. Point d’universalité et encore moins de phylogenèse du psychisme susurrée par la théorie darwinienne.

Plus simplement, mes idées sont entièrement façonnées par mon biotope.


Probablement, Marx aurait pu écrire : « La production des idées de l’Homme est l’émanation directe de son comportement matériel. ». Cela implique aussi le vouloir… Si mes idées propres sont l’émanation de mon biotope, de mes conditions de vie matérielle, alors ce que je veux, ce que je suis, dans ma liberté de conscience, dans mon vouloir libre et intime, n’est lui aussi que le produit de ce biotope, de cet ici et maintenant qui me nourrit et me fait vivre, à défaut d’exister. La sagesse populaire dit qu’il est suicidaire de mordre la main qui nous nourrit, elle a raison. On prendra, malgré nous, très largement en compte les positions de l’autorité qui nous nourrit physiquement ou mentalement. Seule notre conscience en tant qu’éthique envers nous-même et l’Autre poseront les limites extrêmes de ce qui est acceptable ou non. Et là encore, cette éthique est le produit d’une éducation.


Est-ce une façon détournée de justifier le petit fascisme ordinaire, le racisme ambiant, la phallocratie séculaire ? Non, bien au contraire, ces idées viennent « du ciel vers la terre », des idées vers l’humain, c'est-à-dire d’une instance communautaire confortable, morale ou matérielle, déchargeant l’individu du marasme de sa conscience dans l’ici et maintenant. Tout l’enjeu est bien de prendre la juste mesure de ce fait, d’inverser le vecteur « de la terre vers le ciel », de l’humain vers les idées, lorsque l’utopie d’un humain meilleur nous tenaille encore. Même s’il s’avère au quotidien plus efficace d’agir de « la terre vers la terre », de l’individu à l’individu, de voisin à voisin, en faisant tache d’huile, jusqu’au moment où la fatale sociologie du groupe ressurgisse encore et encore. Sisyphe, encore une fois… Un Sisyphe non routinier, non fataliste, mais consciencieux et libre qui a compris que le bonheur n’est jamais au bout du chemin, mais qu’il est le chemin lui-même, si pesant soit-il.


Quel rapport avec la question de l’obédience freudienne ou lacanienne ?

Nos idées, si géniales et éclatantes soient-elles, sont inséparables de nos conditions d’existence. Freud vivait en bourgeois assumé, il pensait donc par et pour cette classe sociale avec l’outrecuidance d’imaginer que sa pensée était de tout temps et de toute époque, Willem Reich son contemporain et intime disciple avait préféré développer une pratique au contact des plus défavorisés, de nouveaux schémas de pensée lui sont apparus, il a dû quitter Freud. Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, l’ouvrage de référence classifiant et décrivant les troubles mentaux, se veut athéorique mais il se révèle, malgré lui, le miroir exact de l’évolution des mentalités nord-américaines. La manière de penser, décrire et classifier la maladie aujourd’hui, dans un univers largement financé par l’industrie pharmaceutique, n’a plus rien à voir avec celle de la première édition de 1952 éditée dans le contexte des États-Unis sortant de la Seconde Guerre mondiale. Quant à Lacan, lui aussi sera profondément impacté par « l’émoi de mai » 1968, sa crainte de l’influence du maoïsme et la « trahison » de certains confrères cédant aux sirènes marxistes. On retrouve largement ces impacts dans son Séminaire XIX en 1971-1972 (voir l'article ici) . Et ses Séminaires sont bien entendu l’essence de son héritage.


Puis-je être freudien sans trahir l’esprit de sa lettre bourgeoise et viennoise du début du XIXe siècle ? Non. Je suis en France, Vichy et le SIDA sont passés par là. En revanche, je suis proche de son intérêt pour l’archéologie, de sa passion pour Rome ou Athènes. Puis-je être lacanien sans trahir l’esprit de sa lettre dans le Paris de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d’Algérie, de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Raymond Queneau, ou de Dora Maar? Non, mai 1968 est passé par là puis a tiré sa révérence devant le premier choc du pétrole en 1973 puis une seconde fois devant le SIDA. En revanche, je suis proche de son amour de l’« Origine du Monde ». Je ne peux pas penser comme eux. Au mieux, puis-je m’imprégner de leurs travaux, au mieux puis-je en faire ma culture et l’adapter tant bien que mal à mon ici et maintenant. Adapter ceci signifie plier leur pensée et mécaniquement les trahir.


Alors qui suis-je si je suis ni freudien, ni lacanien, ni jungien, ni reichien… ? Quel psychanalyste suis-je si j’ai l’intestinal rejet du groupe ou des écoles commentant et tentant de régénérer l’esprit des Saints-Pères de la psychanalyse ?

La question a-t-elle vraiment de l’importance pour mon patient, a-t-elle un sens pour moi ? J’en doute.



Crédit photographique : Cabinet Fabrice Aquila, Reims, mai 2018,

Fabrice Laudrin, (fabrice.laudrin@journalist-wpa.com)

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