Gaine Park ou le retour à l’Age du Faire

Mis à jour : 17 avr. 2019



Louis-Do BAZIN, Compagnie Le Montreur - Reims 13 04 2019

En 2018, le Parc Léo Lagrange de Reims accueillait un festival frais et de qualité issu d’une synergie entre les écoles et maisons de quartier de Reims et d’une éthique majeure du Jardin Parallèle : « l’accessibilité et la sensibilisation aux arts et à la culture pour tous ». A l’identique, la livraison 2019 a réussi une nouvelle fois son pari : trois formes brèves magnifiques captant tant les enfants que leurs accompagnants et deux ateliers de construction aptes à susciter des vocations.


L’une de ces formes est particulièrement propice aux questionnements générés par la psychanalyse existentielle : Le Gaine Park de la Compagnie Le Montreur.

Pour citer la présentation écrite par le Jardin Parallèle : Le Gaine Park, offre au public le privilège de chausser une marionnette à gaine préhistorique et de s’interroger sur les origines mystérieuses de cet art ancestral. Une remontée aux sources ludique pour découvrir un village de castelets, véritable ethno-parc consacré à la marionnette… préhistorique !


Préhistorique, park… le réflexe de notre culture actuelle va directement pointer d’abord vers le film Jurassic Park et en second lieu vers le Parc Astérix. Deux fabriques de régressions indispensables, l’une activant les fantasmes d’une dystopie où humains et grands monstres se côtoient et l’autre chatouillant l’idéal d’une communauté soudée, bon enfant, identitaire et débrouillarde face à une globalisation autoritaire… Pour lier, concerner, captiver leur public ces deux mécaniques régressives jouent avec force sur l’anachronisme générant soit la dimension dramatique soit la dimension comique.

Pour d’autres encore, le réflexe culturel va pointer encore un peu plus loin : Le Pays, le Park, des Jouets, l’utopie où le plaisir égocentré est la raison d’exister. C’est de ce lieu de perdition dont Pinocchio s’en revient avec des oreilles d’âne… Une régression négative dont il faut payer le prix de l’idiotie.


C’est avec ce dernier réflexe culturel que je passais l’enclos de corde définissant le Gaine Park, game park. Je me pose bien à l’écart, sur un trépied solide, rassurant, ressemblant à celui avec lequel ma grand-mère trayait les vaches… Une amarre supplémentaire pour ne pas me laisser happer à mon tour.


Sont là tous les ingrédients pour une tragi-comédie usuelle puisant dans les peurs enfantines et les mondes perdus : un espace délimité, un cabinet de curiosités, des castelets circulaires, des cages de métal, de peau, du bois, de l’ardoise, des marionnettes à gaine pendues la tête en bas, une crotte énorme d’un attendu animal gigantesque et terrifiant, une carte au trésor en peau retournée, un archéologue imposant, barbu et en casque colonial installant son expertise sur les marionnettes vivant à la préhistoire…


Enfants et adultes sont conduits avec une douce autorité à s’asseoir en silence, en demi-cercle sur des peaux de bête. Tout est là à portée d’oreille, à portée de coude, à portée des yeux… l’individu se love dans la masse confortable de ses congénères. Il ne reste plus qu’à se laisser bercer vers les terreurs fantastiques chatouillant avec bonheur l’enfant en résilience chez chacun d’entre nous. Je résiste à l’appel.

Et puis le voyage commence. Père absolu, l’archéologue installe sa légitimité d’expert et de scientifique. Au bout de ses doigts une marionnette à gaine commence à narrer sa propre histoire. Elle ne ressemble à rien. Elle ne possède que les éléments essentiels à la communication : une bouche et des bras. Asexuée, ni animale, ni humaine, elle n’est ni père, ni mère, ni grand frère, ni grande sœur. Doucement, elle guide l’assemblée vers les castelets circulaires… A la place de la terreur infantilisante s’installe la douceur post-œdipienne. Celle dont l’adulte se souvient, ou celle que l’on reconstruit et fantasme avec nostalgie, celle attribuée tant à la mère qu’au père. Celle que les enfants assis en demi-cercle ne connaissent pas encore, celle que ces accompagnants reconnaissent ou trouvent enfin ici et maintenant, celle que l’on espère léguer un jour pour peu que l’on ait accepté qu’un enfant soit un futur adulte.

C’est bien à ces adultes et ces futurs adultes que s’adresse cette marionnette. Par le jeu, de castelet en castelet, elle invite à retrouver les gestes essentiels. Ceux qui font grandir et asseoir celui que nous sommes : jouer d’adresse, jouer à échanger, jouer à dessiner, jouer de la musique… Jouer à faire pour soi ou avec l’Autre. S’animer, jouer en lieu et place de la sidération… Etre tant absorbé par le jeu, que le monstre aux grandes dents en devient autant à croquer que notre vieux doudou ou que la grosse crotte en colombin en devient humoristique et n’est plus le prétexte à l’animal qui nous attendrait au coin du bois.


… La fin de cette performance est à découvrir et à vivre avec bonheur et à revivre encore lors du prochain festival Orbis Pictus au Palais du Tau en mai prochain.

Ce spectacle est donc un petit tour de force réussissant à utiliser le jeu pour l’adulte comme « ligne de vie », au sens nautique de l’expression, pour l’enfant comme outil de développement et pour les deux comme une forme tendre d’expression intergénérationnelle. Hors de l’événement artistique, il aurait pleinement sa place comme outil thérapeutique doux dans une problématique interfamiliale.


La Carte Géographique de Game Park, Compagnie Le Montreur - 13 04 2019

Outre les bienfaits du jeu dans la construction de l’enfant ou du maintien de l’adulte et du lien intergénérationnel, Gaine Park développe un niveau plus subtil : celui des nécessités premières.

La psychanalyse existentielle s’articule autour de quatre types de nécessités : notre construction face à l’angoisse de la disparition ou de la mort, l’absence de sens de notre existence, l’utilité de la liberté et sa définition, la crainte de l'isolement social ou de la non-reconnaissance par nos pairs.

Gaine Park propose une organisation de ces nécessités, un autre regard sur les éléments indispensables construisant notre existence.

Accrochée à proximité du cabinet de curiosités s’étend une carte en peau retournée représentant la géographie de Gaine Park. Chacun des castelets est nommé et représenté par un dessin aux traits « primitifs »… ni enfantin, ni adulte. Le tableau croise ces castelets avec la thématique de la psychanalyse existentielle correspondante :



La thématique prédominante est celle de l’Angoisse face à l’isolement social, c'est-à-dire tout ce que nous pouvons effectuer pour être en communication avec l’autre, partager une activité ou se distinguer du groupe ou à l’invers, y trouver sa place. L’angoisse face à la disparition, c’est à dire tout ce que nous pouvons effectuer pour maintenir nos besoins biologiques ou psychiques de soi ou de l’Autre est largement représentée, ainsi que la problématique de la Liberté et de sa définition. La grande absente est l’angoisse face à l’absurdité de l’existence, son non-sens.


Dans la mécanique psychanalytique le Grand Absent est usuellement le Grand Présent, celui sculptant la pertinence et le poids des autres thématiques. Celui assez fin pour faire des autres des nuages derrière lesquels se dissimuler.

C’est également le rôle essentiel de l’Utopie, bâtir un monde utile, un ailleurs intemporel proprement organisé, effaçant la conscience d’une absurdité existentielle ou du non-sens de l’ici et maintenant.


Gaine Park - Reims - 13 04 2019

Gaine Park procède de cette mécanique, construire une monde clos, délimité, isolé… mis en île. Concentrer l’attention sur une histoire fantastique dans un temps inaccessible pour chacun d’entre-nous, adulte comme enfant. Concentrer l’attention sur le « faire par soi-même » pour être apte soi-même à passer le savoir-faire dans l’espoir de définir un sens à sa propre existence et à celle de l’Autre... Prendre plaisir à ceci. Là est, pour moi, le véritable tour de force de cette performance…


Avant que le spectacle ne se termine, avant de subir le retour à la réalité de l’Autre, je m’éloigne en me dirigeant vers la sortie. Devant la barrière de l’enclos, une splendide jeune femme faisant patienter les futurs spectateurs… Comme un archange protégeant l’entrée au Jardin d’Eden.




Pour en savoir plus :

La Compagnie Le Montreur.

La programmation du Jardin Parallèle



Crédit photographique : Fabrice LAUDRIN 2019



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