La Libido des marionnettes

Mis à jour : 24 mars 2019



Erotic Michard - Compagnie Succursale 101

Envie, désir, caprice, sensualité, désir amoureux, perte et retour de l’être aimé, possession et rivalités, être reconnu ou accepté, repousser la mort, procréer ou faire hériter un peu de soi… Autant de thèmes universels et intemporels prétextes à créer et mettre en scène des histoires touchant, à leur mesure, le tréfonds des tripes de l’adulte ou de l’enfant.


Et si tout ceci, si toutes ces histoires que l’on se raconte, si tous ces contes dont nous sommes les créateurs ou les passeurs, n’étaient qu’une seule et même dynamique tendue vers un but unique ?


Si toutes ces marionnettes se résumaient à théâtraliser le jeu entre deux sœurs ennemies : la pulsion de vie et la pulsion de mort … ?


Comme dans tout conflit entre sœurs, tous les moyens sont bons pour étendre ou maintenir un territoire ou l’attention d’un tiers. Dans celui opposant ces deux dernières, l’arme principale développée par la pulsion de vie est la Libido. Nous étudions ici les destinées de cette énergie fondamentale théorisée par S. Freud et leurs implications sur la forme théâtrale. Puis, nous tenterons également de définir une typologie des investissements de la Libido sur ses objets d’amour.


Eros et Pulsion[vie/ mort]


Les relations liant ces deux sœurs sont l’un des pivots majeurs de la clinique freudienne appliquée à la destinée des pulsions essentielles de l’Homme. Elles sont pour lui foncièrement constitutives du genre humain et président à la fondation et à la survie du sens et de la raison communautaires. Dans ce contexte, Freud définit un autre acteur majeur : Eros.


L’Eros dont il est question ici est celui défini par Platon dans le Banquet, Lysis et la République. C’est l’Amour, dans toutes ses facettes, développé pour le bien-être de la personne aimante et non pas pour celui de la personne aimée. Le bien-être d’Eros, érotique, étant défini par le réflexe à tisser en permanence une toile confortable, un hamac, un cocon, confortable et atemporel. L’amour en tant que lien bilatéral à l’autre n’entre donc surtout pas dans cette définition. Même si par effet de miroir l’être ou l’objet aimé peut en tirer des bénéfices intéressants. Nous ne sommes pas ici dans la notion de vie, qui n’est qu’un état biologique, mais dans la construction d’une existence en tant de prise de possession sur cette vie biologique.


En s’autorisant à décrire par analogie : attisés par un agent provocateur extérieur les travaux de construction ou de déconstruction d’Eros semblent produire une réaction de concentration dans un espace étanche, de densification provocant un effet de gazéification. Le cocon d’Eros transpercé par un élément ou une situation corporelle, laisse s’échapper et se détendre un gaz composé de deux molécules au poids individuel variant en fonction de l’histoire de l’individu, Pulsion [vie/mort]. Reste à savoir comment contrôler la puissance et l’orientation de ce gaz d’échappement…


Cette pulsion bicéphale n’est donc pas un principe duel s’opposant dans une guerre titanesque, mais une énergie composée de deux instances, deux « molécules » de force différentiée, deux vecteurs associés : la Libido, c’est-à-dire le principe de vie, un impétueux s’entreprenant à s’approprier tout ce qui semble bon pour entretenir l’activité du cocon originel et le principe de mort se nourrissant de tout ce qui pourrait ralentir cette activité voire délier la structure même de la coquille confortable. Il n’y a dans ces tractations ni tempérance, ni pondération, ni raison. Par contre, il existe une réelle gloutonnerie, une propension mutuelle à réitérer, à rejouer, à fréquenter, à rechercher encore et encore tout ce qui peut les aider à atteindre le plus directement et le plus rapidement possible leur but, chacun de leur côté. Dualité qui correspond à notre incompressible tendance à agir avec passion autant pour notre construction que notre déconstruction.



Destinée de la Libido.


Nous avons vu que la Libido, le principe, la pulsion de vie était l’un des deux vecteurs d’expansion du gaz d’échappement libéré de L’Eros de Platon à chaque fois qu’un agent provocateur somatique transperce le cocon originel psychique.


Toujours par analogie, portée par le gaz, la Libido peut se retrouver en partie piégée dans un repli, s’accumuler dangereusement et provoquer dans un avenir plus ou moins proche un accident. Freud lie directement la psychopathologie de l’adulte à ce phénomène d’accumulation statique de la Libido à l’intérieur de l’un des stades du développement psychique de l’enfant. Un défaut, un pli, dans la faculté de l’enfant à traverser l’un de ces stades entraînerait l’accumulation d’une partie conséquente de l’énergie libidinale à ce stade et fixerait majoritairement le futur adulte à celui-ci. Pour se prémunir des effets de l’accumulation, pour conserver l'intégralité de son Moi, l’enfant développerait des stratégies de dissipation de l’énergie psychique vers d’autres formes : sublimation, angoisse… Ces formes de dissipation deviennent la stratégie de défense du Moi privilégiée tout au long de la vie d’adulte. L’utilisation excessive de ces défenses du Moi entraînerait puis nourrirait notamment la névrose.


Ces stades du développement de l’enfant sont devenus un classique de la pensée occidentale, on parle de :

- Stade oral (0-18 mois) : la zone érogène, l’agent provocateur extérieur, est la bouche. Une fixation à ce stade faciliterait à l’âge adulte les dépendances affectives ou d’objet.

- Stade anal (18-mois à 3 ans) : les zones érogènes sont l’anus et le rectum. L’enfant prend conscience du contrôle de son corps et des conséquences sur son entourage. Une difficulté importante à traverser ce stade favoriserait une personnalité marquée par l’obsession du contrôle de soi ou des autres ou à l’opposé une absence totale de structure.

- Stade phallique (3 à 6 ans) : les zones érogènes sont les organes génitaux. C’est la période de la construction du complexe d’Œdipe. Sa résolution permettra de s’identifier au parent de même sexe et d’affiner ses relations avec les personnes du sexe opposé. Sa non résolution ouvrira la porte à des stratégie compensatrices de positionnement…

- Période de latence (6 à 11 ans) : période calme sans zone érogène particulière.

- Stade génital (11 ans à l’âge adulte) : les zones érogènes du stade phallique sont redécouvertes. Période de maturité, elle également et surtout la période où les éléments refoulés tentent de trouver une issue, un sens, confortable. L’échec de ce processus de résolutions favorise le développement des névroses, psychoses, troubles affectifs…


La Libido piégée a le choix entre deux formes de stratégie de dissipation de l’énergie psychique :

- Un investissement, une orientation sur le Moi. Cette énergie est dissipée à travers le rapport du Moi à Moi …

- Un investissement objectal. La dissipation sur un objet, une personne extérieure au Moi. Le trouble se pose en particulier sur l’identification/différentiation du Moi à l’Autre.

On voit donc que le terme Libido est loin d’être restreint au désir sexuel pur, mais qu’il concerne toutes les conséquences des soubresauts de l’Eros de Platon dans le rapport du Moi à Moi ou du Moi à l’Autre.



Mécanique


Pour synthétiser une mécanique de la Libido directement applicable au monde des marionnettes, nous conserverons encore l’analogie avec le gaz.

a- Deux entités composant un principe bicéphale investissent le psychisme : La pulsion de mort et la pulsion de vie (Libido)

b- Sous l’action d’un agitateur somatique crevant l’Eros, le principe [Libido/Pulsion de mort] se détend au-delà du cocon d’Eros

c- La Libido est censée traverser intégralement les stades d’évolution psychique de l’enfant.

d- Une partie non négligeable de la Libido de l’enfant se trouve piégée dans l’un des stades de son évolution psychique.

e- Pour se prémunir des accidents d’accumulation, l’enfant développe une stratégie privilégiée qui le suivra tout au long de son existence.

f- La forme et la puissance de cette compensation est définie sur deux qualités majeures : le stade de fixation/accumulation et la destination (Moi-Moi, Moi-l’Autre).



Application


Tout acte participant à la modélisation, au modelage et à la transmission, d’une culture est profondément empreint de ce schéma. Nous prendrons ici des exemples du répertoire de la compagnie Succursale 101.


COUAC ou la personnification du cheminement du stade oral au stade génital.


Couac est une adaptation du Vilain Petit Canard de H. C. Andersen. Cette forme développe un récit initiatique que l’on peut facilement synthétiser par l’idée suivante : un nourrisson est rejeté par sa mère car il ne lui ressemble pas. Après maints rejets et autre fuites volontaires, cet enfant trouvera sa vraie place et recommencera à se développer dans un contexte où l’Autre le reconnaît et l’accepte tel quel.


Il est aisé d’en démonter la mécanique. Le nourrisson est privé du contact avec sa mère. L’agent provocateur est la frustration du plaisir d’être nourri, donc reconnu, par sa mère. Nous sommes logiquement en présence d’une fixation/accumulation au stade oral. Il est donc prévisible que ce personnage soit extrêmement sensible à la dépendance affective. L’orientation de sa Libido est du type Moi-l’Autre, un profond besoin d’être reconnu par l’Autre. Le reste de l’histoire confirme ce diagnostic. Notre Petit Canard Noir tentera de s’investir totalement dans des relations naturellement en opposition avec sa nature. Il subit des échecs ou préfère fuir jusqu’au moment de trouver le bon contexte et de devenir un mâle plein de panache. Devenu mâle flamboyant se reflétant dans le lac d’un narcissisme reconstruit, il transforme un investissement exclusivement porté vers la relation Moi-l’Autre vers un investissement Moi-Moi.


La Libido est là, partout présente… Fixée en grande partie au stade oral, non seulement elle aura du mal à traverser en toute sérénité les stades anal et phallique, mais elle ne saura pas profiter de la plénitude de la période de latence. C’est pourtant un conte qui se finit bien. Notre vilain petit canard noir rencontre au bon moment ses pairs et ses miroirs permettant au stade génital d’œuvrer à la réduction des tensions accumulées pendant tout ce temps d’errance.


Le Laboratorium ou la personnification du stade anal


Le prétexte de ce conte est la quête du retour à l’existence matérielle, à l’autonomie, de la mère d’un génial biomécanicien. L’argument central est le questionnement «Si ce qui est bien pour moi le serait pour l’ensemble de l’humanité, est-il légitime d’exiger de l’Autre de se sacrifier à mon idée ?».


Puisque la mère interagit avec son fils tout au long de ce conte, nous ne sommes pas dans le schéma d’une Libido majoritairement condensée au stade oral. Nous sommes en présence d’une mécanique de pouvoir, d’influence, de faire-valoir, de hiérarchie naturellement légitime dans la valeur apportée aux formes du vivant… d’absolu contrôle de la destinée de l’Homme et du don d’éternité à l’humanité…


L’agent provocateur somatique est la présence physique maternelle par défaut, une présence sous forme d’un cerveau sous cloche, alimenté par le fils. A défaut d’entourer de ses bras son fils, la mère tonne, gronde, électrise l’univers de son rejeton. Ce dernier, par crainte de sa disparition met tout son génie à faire perdurer cet amour maternel. La Libido en stase au stade anal pousse ce génial inventeur à montrer en permanence à Maman ce dont il est potentiellement capable.


Pressé, compressé, par sa mère, il mobilise tout son entourage, tout son univers pour l’ultime test de validation. Justifiant le sacrifice ultime de tout son entourage derrière l’éloignement définitif de la mort, il s’ancre sur un Eros de Platon développé à l'extrême : je vais vaincre la mort de ma mère… l’Homme serait ingrat de ne pas en profiter.


La réalité est plus simple, libérer sa mère de la mort lui permettrait de passer à autre chose et de permettre à sa Libido d’évoluer vers le stade phallique, consommer son œdipe.


La destinée d’un tel personnage, d’un dictateur, d’un leader de fond de cave, peut suivre deux voies. Celle de l’adhésion totale de son entourage, cette voie permet un héritage de l’idée soutenue par le leader bien après sa disparition, voire l'apparition d’un clone de ce dernier. Soit, à l’inverse total, une déstructuration irrémédiable du contexte ayant soutenu l’idée et un bannissement du leader. C’est cette voie qui est choisie dans le Laboratorium.


La Libido développée dans le Laboratorium est bien entendu une énergie piégée au stade anal et s’investit en apparence sur une relation de Moi à l’Autre, dans le sens où tout Mon contexte se plie à Moi pour le bien-être et la reconnaissance de l’Autre, la mère. Mais elle cache un investissement plus profond, celui de Moi à Moi, de Moi à faire en sorte que Ma Libido puisse s’évacuer vers un stade supérieur.


Du sang sur mes lèvres ou la personnification du stade phallique


Un comte est inconsolable de la mort de son épouse. Elle est ramenée à la vie par un nécromant. Ils revivent un amour passionné. Petit à petit, les sujets du comte disparaissent étrangement… Puis ses enfants décèdent. La comtesse-vampire entoure et isole petit à petit son époux.


Du sang sur mes lèvres est un conte synthétisant à merveille la non résolution du stade phallique d’un des parents. On sait que, pour les enfants, ce stade est la voie vers le positionnement envers les personnes de sexe opposé. Il y a bien entendu ceux qui réussissent prêts à profiter de la douceur de la période de latence, mais il y a aussi ceux dont la Libido vient se fixer majoritairement à ce stade. Enfants, futurs adultes, pour qui il devient inconcevable que la figure parentale de référence soit occupée ailleurs ou fasse bénéficier une autre personne de son attention privilégiée. Ces ex-enfants devenus adultes sont prêts à beaucoup de choses pour revenir au centre des préoccupations de la figure « parentale » de référence.


Du sang sur mes lèvres est un conte, mais il illustre l’une des conséquences extrêmes de ce type de personnalité : entourer la personne aimée, l’isoler et trucider les malotrus qui oseraient s'immiscer dans ce cercle intime.


En adéquation totale avec le stade phallique, ce conte affiche haut et fort les zones érogènes, l’agent provocateur, propres à ce stade… La nostalgie des longues nuits loin des oreilles des enfants.


L’investissement de la Libido mise en œuvre dans ce conte est de type Moi-l’Autre, la comtesse ressuscitée entoure le comte. Puis migre vers le type Moi-Moi. Moi la comtesse je mérite tout l’amour du comte.


De paille, de bois ou de briques ou la personnification de la Période de latence


La période de latence est définie par une zone temporelle plus ou moins calme suivant le déclin de l’œdipe freudien. Période de maturation des acquis, l’important est d’affiner et d’ancrer la relation avec l’entourage. D’autres adultes prennent le relais des parents sur les nouvelles activités sociales. L’enfant est apte à s’investir réellement dans le groupe extra-familial, nouveau support d’identification. La Loi, celle des parents, de la collectivité, du groupe extra-familial, ‘est plus vécue comme des injonctions extérieures mais s’intériorise. Elle aide à transposer les pulsions sexuelles vers d’autres buts valorisés socialement (sport, peinture, religion…). C’est également au déclin de l'œdipe que l’enfant conçoit la signification et la portée de la mort.


De paille, de bois ou de brique s’inspire de l’histoire des trois petits cochons. Ce conte illustre pleinement cette période « bénite » de l’enfance. Elle peut se résumer ainsi : trois jeunes frères font l’expérience de leur indépendance hors du foyer familial, une menace mortelle rode dans les parages. Pour s’abriter, le premier frère assemble sa maison avec les premiers matériaux venus, la paille. Cette cabane ne résiste pas à la menace. Le second frère édifie sa maison avec des matériaux plus élaborés et disponibles naturellement, le bois. Ce matériau nécessite une préparation, un assemblage réfléchi, mais n’est toujours pas apte à résister au souffle de la menace qui rôde autour de lui. Le troisième frère construit sa maison en mortier et brique de terre et réussit à contrer la menace.


Comme le bois, la brique nécessite un savoir-faire, une planification et un temps de mise en œuvre. Même si pratiquement ces deux matériaux sont autant aptes à résister aux éléments naturels, la brique et son liant sont ici définis comme des matériaux technologique impliquant un savoir-faire au-delà de la nature du biotope dans lequel vivent ces trois frères.


Construire en brique et liant c’est prendre conscience temps qui passe, de la décrépitude, de la mort et s’assurer contre ceux-ci. C’est aussi oser utiliser des éléments, des lois, des repères, n’appartenant pas naturellement à l’entourage usuel… et les faires siennes.


Apprivoiser le temps qui passe et se prémunir des menaces d’écrasement par son entourage sont ce qui sauvera le troisième frère et non pas la qualité de résistance immédiate comparable des matériaux mis en œuvre précédemment. Il devient évident que la figure du loup symbolise les pressions et les dangers de l’entourage proche.

Dans ce conte, qu’en est-il de la Libido ? Pour les deux premiers frères, le cheminement de la Libido tourne court… Ecrasés et dévorés par l’entourage proche, leur Libido ne dépassera donc pas la période de latence. Le troisième frère s’en sort mieux, mettant à profit, sublimant, son expertise acquise hors de son contexte naturel il réussit au milieu même de son biotope à fonder son autonomie et à engager pour l’avenir de solides défenses contre le souffle et l’écrasement de son entourage.


L’élément perturbateur venant percer le cocon de la Libido est la prise de conscience du danger menaçant son intégrité. L’investissement de la Libido mise en œuvre dans ce conte tient dans sa morale : Pour se prémunir de notre anéantissement il convient d’aller voir ailleurs et de revenir qu’une fois solidement armé !


L’investissement primaire est de type Moi-Autre, dans le sens où au début du conte, les trois frères sont en pleine interaction fusionnelles avec leur entourage.

L’investissement secondaire est de type Moi-Moi, dans le sens où le troisième frère à compris que pour sauver sa peau il convient de trouver des stratégies indépendantes de celles utilisées par l’Autre.


Solide maison de brique et mortier … Le troisième frère est apte à passer au stade suivant, le stade génital… à lui de choisir entre la garçonnière ou le foyer d’une future famille.


Erotic Michard ou la personnification du stade génital


Colette Michard, ancienne stripteaseuse d’environs soixante-quinze ans est encore parcourue par le démon de la danse langoureuse. Reformée par les années, arrivée à l’âge les frous-frous sont devenus ridicules, qu’est ce qui pourrait encore créer la tension du désir parmi l’assistance ? A défaut de string à paillettes et de boa à plumes, Colette a décidé de jouer le jeu jusqu’au bout : offrir à son cher public ce qui la rend encore désirable… sa perruque et son dentier.


On pourrait ne retenir que l’aspect tragi-comique de cette forme brève. Après tout ce serait rendre hommage au travail de simplicité de ce très court spectacle. Cependant, ce serait se priver d’un plaisir plus intense, celui de se laisser tomber en amour pour une héroïne du stade génital.


Colette est arrivée glorieuse au stade génital. Rien dans son strip-tease n’évoque une sensation d’abandon par la mère ou un regret de la douce période du suçotement du sein de cette dernière. Pas de long fume cigarette en ivoire rejetant des volutes bleutées… La fixation au stade orale est manifestement absente.


Même si c’est un strip-tease classique, Colette ne joue pas à créer outre-mesure la tension en conservant ou évacuant doucement et avec sadisme son string… Le stade anal, celui d’offrir ou de conserver en testant la réaction de l’entourage, est ici hors de propos.


De l’image dans les yeux de son père, Colette n’en a manifestement rien à faire. Elle sait qu’elle est féminine et en joue, même après tant d’années. Le stade phallique n’a pas retenu sa Libido.


De la période de latence, il est difficile d’en percevoir quelque chose à l’âge adulte. Se sent-elle encore profondément petite fille ?… Il faudrait alors être petite souris dans a loge pour avoir la réponse.


Quelle qu’en soit la réponse, Colette nous livre son corps sans fard. Dépassant l'attirance mécanique des réflexes de reproduction, son corps est présenté en gloire. Entretenu et faisant fi d’arthrose et compagnie, c’est sa flexibilité et sa maîtrise qui créent la tension du public. Un corps souple et assumé à l’âge où les postillons remplacent la cyprine, porte beaucoup plus d’espoir et de désir de notre propre corps que les courbes d’une bimbo inaccessible et se trémoussant dans une vitrine d’Amesterdam. Et ceci n’est pas qu’une vue d’homme…


Sans complexe, sans aucune névrose, psychose ou autres troubles affectifs donnés en pâture au public, Colette joue avec brio du stade génital. L’investissement de sa Libido pourrait être compris sur une relation de Moi à Moi, sur le « Je me fais du bien et je n’en ai rien à battre si les autres aiment ou pas. ». Mais c’est beaucoup plus fin, beaucoup plus daemoniaque. C’est une relation sublimée de l’Autre, par Moi, vers l’Autre. Colette nous donne espoir de nous aimer nous-même, de continuer à faire circuler avec souplesse la Libido, jusqu’à la fin de notre existence ou de notre conscience.


Essai de typologie de la Libido


Établir une typologie de la destinée de la Libido des marionnettes est un risque majeur, celui de fixer un univers en expansion sur des perceptions par essences limitées et subjectives. S’appuyant sur les stades définis par Freud, cette typologie en suit les travers. Le premier de ceux-ci est l’absolue dépendance des stades au contexte social et culturel. Même s’il s’avère que les deux premiers, oral et anal, semblent universels, les stades suivants sont totalement en interaction avec leur biotope communautaire. Le second travers est illustré par le cas Colette Michard. Il prouve que sont possibles d’autres investissements de la Libido que les formes usuelles du Moi-Moi et de Moi-l’Autre.

Il est cependant nécessaire d’établir cette typologie afin de forger les outils adaptés aux courants profonds donnant l'âme d’une scène, d’établir des comparaisons au-delà de la forme et du déroulé de l’histoire, enfin d’éclairer les implications logiques de tel ou tel type d’investissement de la Libido sur l’œuvre.

Chacun d’entre nous est marqué, sillonné, plissé, par le développement de notre propre Libido. Nous réagissons beaucoup plus à tel ou tel style de scène alors que d’autres nous laissent profondément indifférents ou bien encore nous sont complètement invisibles. Nous ne reconnaissons que ce que nous connaissons déjà. Posséder une typologie de l’évolution de la Libido nous permet de reconnaître ce que nous n’avons pas éprouvé personnellement.

A titre provisoire, nous proposons le tableau suivant :


Tableau 1 - Typologie de la Libido des marionnettes

Par ce tableau, nous pouvons prédéfinir neuf formes (3x3) d’investissement de la Libido par stade, soit au total quarante-cinq formes. Par exemple, Couac est au stade oral. La Libido tente de s’y organiser autour d’un investissement primaire axé sur la relation Moi à l’Autre puis un investissement secondaire développé sur la relation Moi à Moi (O1MA,O2MM).


Cette classification est bien entendue uniquement valable pour les contes, les fables, les histoires à trajet simple. C’est-à-dire une forme mettant en scène un investissement primaire de la Libido fixé sur un stade évoluant vers un investissement secondaire du même stade.

L’investissement primaire peut également se superposer avec l’investissement secondaire, en particulier dans l’éventualité où le conte décrit l’échec, l’errance du personnage principal voire de son impossibilité à s’extraire d’un contexte initial. Par exemple, il serait aisé d’imaginer la jumelle de Colette Michard s’apitoyant devant son miroir. Nous aurions dans ce cas une histoire fixée au stade génital initiée par un agent provocateur de l’Eros : le constat de la décrépitude corporelle. Collette-jumelle pourrait se lamenter tout au long du récit puis décider de se supprimer pour arrêter la dégringolade. Nous serions ici dans un investissement primaire de la Libido de Moi à Moi se (non)transformant en investissement secondaire de Moi à Moi (G1MM,G2MM).

Toujours dans le cadre d’un trajet simple, certains contes mettent en scène un cheminement, un long voyage ou une longue quête. Ce type de récit est initiatique et tend à conter une expérience faisant évoluer d’un stade initial en déséquilibre vers un autre stade final accompli. Autrement dit, un récit peut décrire le cheminement de la Libido entre deux stades et l’ensemble de leurs types d’investissements. Le nombre de permutations possibles, de types de conte différents passant d’un stade à l’autre, serait alors de ((5x3) situations initiales en déséquilibre) X ((4x3) situations finales)), soit cent-quatre-vingt formes différentes.


Au final nous aurions deux-cent-vingt-cinq (45+180) formes possibles de contes à trajet simple. Ce qui forme un répertoire théorique axé sur le devenir de la Libido plutôt dense.


Il est bien entendu possible de complexifier ces trajets et multiplier les étapes d’évolution ou d’involution du devenir de la Libido. Par exemple, Colette Michard pourrait partir de la situation initiale G1MM, être en contact avec sa mère mourante et éprouver ponctuellement le besoin de se replonger dans une situation emblématique du stade oral à investissement de Moi à l’Autre (O2MA), puis arriver à la situation finale décrite dans l’histoire originale (G2D). Le répertoire théorique devient alors infini et proportionnel au nombre d’étapes nécessaires au déroulé du conte.


Conclusion


Les agitations de l’Eros de Platon produisent une énergie composée de deux « molécules » générant deux vecteurs de puissance différenciée : la pulsion de mort et la pulsion de vie (Libido). En partie libérée par un agitateur extérieur, cette énergie est censée traverser l’ensemble des stades d’évolution psychiques définis par Freud. Dans les faits, elle se fixe à certains stades et s’investit sur des stratégies de compensation. Ce niveau de fixation et la forme de l’investissement est l’essence même des contes et de leurs représentations.


Pour autant, une marionnette, une personnification matérielle ou numérique d’une fixation et de son investissement, est-elle liée ad-vitam aeternam à son rôle originel ? Doit-on la ranger dans la malle en attendant une hypothétique nouvelle représentation ? A moins qu’elle ne supporte des attributs aussi spécifiques et identitaires que le tarin de Cyrano… et encore… Ce serait faire fi de la constante mobilité d’appétence de la Libido, de son incessante adaptation envers les objets du désir permettant la décharge salvatrice et le retour à l’homéostasie du psychisme. Ses facilités à choisir en lieu et place, provisoirement ou non, un autre objet que l’initial inaccessible, sont autant de preuves de l’efficacité des compensations. Rester accroché à l’objet originel du désir, alors que celui-ci est ab-sens, où bien encore en restituer un avatar vraisemblable, est à l’inverse l’un des éléments majeurs définissant une pathologie.


Donc, à moins de vouloir faire de cette personnification matérielle un caractère définitivement ancré par une pathologie, il serait théoriquement naturel de faire évoluer une marionnette dans un autre répertoire que celui prétextant sa gestation. La question se pose donc ainsi : faire « vivre » une marionnette, est-ce lui donner accès à sa Libido ou la réduire à l’Imaginaire, à l’imago, le représentable, c’est-à-dire un simple média entre le Réel sous-tendant un conte, une comédie, une histoire (tout ce qui a mené et justifié son existence, l’impensable, le non-représentable) et le Symbolique, le signifiant, accessible au public ? Autrement dit, la marionnette est-elle apte à interpréter ou simplement à représenter ? C’est une notion que nous développerons dans le chapitre consacré à la mort des marionnettes.

Se doter d’un outil de classification typologique des destinées de cette énergie giclant de l’Eros de Platon appréhendée à travers la Libido permet à chacun de clarifier avec plus d’objectivité le discours du conte, de la fable ou d’un quelconque travail de représentation théâtrale sans être lié par notre propre vécu.


Nous avons défini les stratégies de la Libido, mais il y a bien longtemps que l’Amour, en tant qu’envie, désir, caprice, désir amoureux ou sensualité, ne préside plus en tyran absolu à la destinée de l’homme et de ses avatars. Toute aussi efficace que le principe de vie et suivant par structure cette dernière, la pulsion de mort a su développer ses propres stratégies. Nous tenterons de les appréhender au prochain chapitre.




Bibliographie exploratoire :

Freud Sigmund: Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), rééd. Gallimard, coll. « Folio », 1989

Chasseguet-Smirgel, Janine, sous la dir. (Freud, K. Abraham, E. Jones, M. Klein, Winnicott, etc.) : Les Stades de la libido : de l'enfant à l'adulte, éd. Sand & Tchou, 1997

Pour en savoir plus :

Crédit photographique : Fabrice LAUDRIN 2019.

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