Le Sexe du Beau




La sagesse populaire voudrait que « tous les goûts soient dans la nature. »


Le Beau est-il reconnu et accepté comme une notion relative, culturelle et contextuelle ou est-il au contraire la référence absolue accordant l’Humanité de « tout temps et de tout lieu » ?


Il est actuellement malaisé de trouver une référence au Beau communément acceptée et partagée. C’est pourquoi nous avons choisi de nous pencher sur la liste des Sept Merveilles du Monde Antique. Même si elle ne concerne que l’esprit du monde périméditerranéen, elle est pour l’homme occidental actuel une référence acceptée et profondément ancrée dans sa culture.

La liste « canonique » de ces sept merveilles aurait été dressée par un certain Philon de Byzance entre le IIIe siècle et IIe siècle av. n. è.


La liste est la suivante :

  • la pyramide de Khéops, érigée vers 2650 av. n. è, de nos jours visible, même si son parement a servi de carrière jusqu’au XIXe siècle de n. è.

  • les jardins suspendus de Babylone, bâtis au VIe siècle av. n. è. Ils disparaissent avec le déclin de la cité au IIIe siècle av. n. è.

  • la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie, terminée en 437 av. n. è. Transportée à Constantinople, elle est détruite par l’incendie de 475 de n. è.

  • le mausolée d’Halycarnasse, 355 av. n. è. totalement enlisé au XIe siècle et sert de carrière au XIVe siècle.

  • le temple d’Artémis, Ephèse, 340 av. n. è. Pillé et incendié par les Scythes au III de n. è, il sert de carrière pendant une centaine d’années.

  • le Colosse de Rhodes, 330 av. n. è. Se brise au niveau des genoux lors du tremblement de terre de 224 av. n. è. Les débris sont accessibles jusqu’en 653.

  • le phare d’Alexandrie, 290 av. n. è. Subit plusieurs séismes et dégradations importantes, en 1477 il sert de carrière.


Cette liste mentionne donc des monuments érigés de 2650 av. n. è. à la période contemporaine de Philon. Cet auteur ne décrit pas vraiment ces monuments, nous serions dans une sorte de catalogue des choses grandioses à voir, même si à l’époque où Philon écrit, les jardins de Babylone étaient retournés progressivement à la poussière.

Ce qui est particulièrement notable est l’absence de la mention du Parthénon considéré alors comme l’une des plus belles réalisations architecturales.


Comment cette liste a-t-elle été motivée ? Le terme traduit par « Merveille » dans ce texte est « Thauma », signifiant « objet d'étonnement, merveilleux, tour de force ». En français nous avons « Thaumaturge » appliqué à la personne qui accomplit des miracles ou qui défie les lois de la nature.

Il advient alors que cette liste était perçue comme le catalogue des monuments extraordinaires, des tours de force du savoir et de la pratique, hors de leur valeur plastique.

C’est bien ce « hors-norme », ce non-canonique qui malgré tout existe, qui imprime et installe durablement cette sensation de beauté.


Mais quelle beauté ?

Nous avons vu que le Parthénon ne figurait pas dans cette liste des Extraordinaires. Probablement parce que cet ensemble architectural était la mise en œuvre de normes sûres et éprouvées. Un programme architectural monumental certes, mais un parti pris confortable où l’homme retrouvait son harmonie, sa proportion décuplée, gigantesque.


La liste des Merveilles évoque au contraire l’extraordinaire, le démesuré, l’admirable même de loin… comme si ces ouvrages faisaient le vide devant eux et devenaient la porte à d’espaces aussi miraculeux qu’eux-mêmes.

Beauté par le vide… sans descendance, sans être source d’inspiration. Mise à part la pyramide de Khéops, aucun de ces monuments n’a eu de descendance directe. Monuments extraordinaires également car ils ont su se détacher de leur « Mère », car rien ne procède du vide, l’extraordinaire est fils de l’ordinaire.

Ce vide incommensurable, ce vertige, provoque deux réactions opposées : soit la fuite-indifférence, soit une volonté à nous accrocher, à nous positionner face à cette béance. La fuite-indifférence est la méconnaissance salvatrice, celle qui nous empêche la sidération, celle qui nous permet de continuer à vivre comme tous les autres de notre présence au sein du « Parthénon ».

C’est cette fuite-indifférence qui nous offre à jouir de ce contact structurant avec notre Culture, à son étayage quasiment maternel, à nous y développer utilement, naturellement et perpétuer cette dernière.

C’est ce qui nous fait percevoir comme Beau le canonique, le réglé, le complet-plein. Il est pour nous le confortable héritage d’une pensée validée par un collège autorisé. La jouissance consensuelle via le Symbolique en partage nous décharge des relents de notre Réel : il est bien connu que la musique (classique, académique) adoucit les mœurs. Elle permet ainsi à notre Imaginaire de se tenir en stase sur des valeurs reconnues comme stables et aisément disponibles.


L’accroche, le « pitonnage », est à l’inverse contre communautaire. L’extraordinaire est extraterritorial et totalement égocentré. La jouissance consensuelle via le Symbolique en partage n’existe pas. Règles et proportions sont dénormées, amplifiées, décalées, parfois même insaisissables. Même si elles ne sont pas une harmonique de l’homme elles en ont la signature, dans le sens où ces monuments extraordinaires ne sont pas un phénomène naturel ou extrahumain. L’homme s’y perçoit donc, initiant la mécanique de sa propre reconnaissance individuelle en compensation de la sidération ou du vertige l’inconnu auquel il se confronte volontairement.


La mécanique est la suivante :

  • Phase 1 : Positionnement L’individu spectateur perçoit l’œuvre monumentale depuis son propre Imaginaire, depuis ses propres perceptions (culture propre, savoir acquis, sens physiques…). Constat de l’absence d’une Symbolique en partage ou en héritage entre le Maitre d’œuvre, sa communauté culturelle et l’individu spectateur. Ce constat entraine pour le spectateur l’inaccessibilité du Réel du Maitre d’œuvre. Face à ce monument, l’individu spectateur n’est donc défini que par son Imaginaire propre secoué par les soubresauts du « ça ».

  • Phase 2 : Première jouissance L’individu spectateur orphelin du Réel du Maitre d’œuvre tente de projeter un Réel d’Intention du Maitre d’œuvre. Il tente de restituer les raisons, les causes et le contexte sous-tendant l’œuvre. Ce Réel d’Intention étant le fruit de l’élaboration de l’Imaginaire du spectateur, la jouissance face à l’œuvre procède de cette recréation intimiste de l’œuvre extraordinaire : faire trace en soi, jouissance de paternité.

  • Phase 3 : Seconde jouissance L’individu spectateur est encore dans son processus de paternité de cette nouvelle œuvre monumentale, dans la jouissance présente de la maitrise absolue du Réel d’Intention du Maitre d’œuvre… Le besoin impérieux de faire perdurer cette jouissance bien après la confrontation à l’œuvre monumentale et celle de partager, transporter ou faire hériter cette sensation nécessite le codage du ressenti de l’Imaginaire.


Ce codage est la mise en chantier d’un Symbolique transcrivant d’abord l’Imaginaire du spectateur détenteur de la paternité et au mieux affiné du Réel d’Intention du Maitre d’œuvre. La diffusion de ce Symbolique, de ce codage, assure la notoriété de l’œuvre monumentale par sa préhension dans l’Imaginaire de l’Autre.

Ce codage est source de la seconde jouissance. C’est celle du profond plaisir de faire trace dans l’Autre, d’être l’inventeur (au sens archéologique de « découvreur ») d’un nouveau chemin vers la com-prehension du merveilleux. Cette opération permet de rendre ce dernier intelligible, réglé, complet plein, non plus dans le cadre confortablement admirable d’un « étayage » maternel mais dans la puissance détonante et la virtuosité paternelle.

Nous accédons là à la seconde Beauté. La première est celle du « portage », de l’ « étayage » rassurant et permettant de donner notre mesure aux Choses de notre « biotope », le miroir à partir duquel nous construisons notre complétude et son autoconservation.

C’est celle de la Culture au sens large, les références et réflexes communautaires, le socle de la présence aux Choses et à l’Autre et de leur com-préhension.

C’est celle qui nous donne la sensation d’être entouré pour mieux entourer nous-même.

C’est la Beauté définie par l’interaction [Imaginaire <-> Symbolique], celle que nous définissons par Beauté Maternelle. Elle est un non-choix, une évidence du « biotope ». La seconde est celle définie par l’interaction [Imaginaire <-> Réel], définie par Beauté Paternelle.

C’est elle qui nous pousse hors du cocon du connu, maternel.

C’est-elle qui nous guide à éprouver ce que nous sommes hors des échos de l’étayage, à passer outre le réflexe d’autoconservation, à passer au-delà de la complétude via un désétayage et sa conséquente solitude, à nous permettre de construire notre propre raison aux Choses, sans médiateur et à le montrer.

C’est donc elle qui nous permet d’envisager comme Beau une étrangeté.


Contrairement à ce que nous pourrions penser en premier abord, la Beauté Paternelle est au même titre que la Beauté Maternelle un non-choix, une évidence du « biotope ». A moins d’être dans un « biotope totalitaire matriarcal », un contexte faisant de l’autoconservation la première valeur communautaire, la Beauté Paternelle est celle qui permet de maitriser la pulsion d’individualisation. Elle est le pendant équilibrant la pulsion grégaire. La distance séparant notre besoin grégaire de notre besoin d’individualisation est l’espace permettant l’émergence du Moi.

Rien donc d’exceptionnel, d’extraordinaire à trouver le Beau dans l’extraordinaire, si ce n’est le tour de force à maintenir un Moi en stase entre le grégaire et l’individualisation.


Existe-t-il un troisième type de Beauté qui ne soit ni maternelle ni paternelle ?

Nous avons vu que l’interaction [Imaginaire <-> Symbolique] est celle de la Beauté Maternelle, tandis que l’interaction [Imaginaire <-> Réel] est celle de la Beauté Paternelle.

Qu’est alors l’interaction [Réel <-> Symbolique] ? Le Réel est l’impossible compréhension, ce qui se trouve au-delà de notre propre perception mais motive ce qui se présente à nous. Le Symbolique est ce qui permet de « concerner », de cerner ensemble ce qui peut être préhensible et connu du Réel.

Les deux Beautés précédentes sont définies à partir de l’Imaginaire. L’Imaginaire étant notre perception, notre positionnement aux Choses, ces Beautés sont donc par essence égocentrées.

Imaginer une Beauté définie sur l’interaction [Réel <-> Symbolique] est donc accepter l’existence d’une Beauté hors de notre positionnement mais dont nous pourrions envisager l’existence grâce au Symbolique.


Ce seraient toutes ces Beautés étrangères que nous côtoyons.

Celles qui ne nous parlent pas et à qui nous ne parlons pas.

Celles qui n’ont pas besoin de nous pour être appréciées à leur juste mesure.

Celle des magazines d’art par exemple, nous pouvons avoir une très large culture de l’Histoire de l’Art, savoir apprécier et trouver beau, savoir reconnaître une stylistique sans pour autant se sentir investi ou simplement attiré, savoir rester non concerné par ses provocations ou son absolue académisme.


De quel genre, de quel sexe serait cette troisième Beauté ?

Si elle ne participe pas à notre étayage, elle ne procède pas du Maternel. Si elle ne participe pas à notre désétayage, elle ne procède pas non plus du Paternel. Elle est Nini. Elle est le voisinage, neutre et général. Une entité avec qui l’on vit au quotidien sans s’occuper de ce qui se passe derrière sa porte fermée. Une entité dont on ne connaît pas forcément ni le nom, ni les origines.


Conclusion Le Beau a-t-il un Genre, un sexe ?

Il s’avère que oui.

Profondément lié à notre type de relation envers la Chose, il est donc soit maternel et donc féminin lorsqu’il est lié au développement de la relation [Imaginaire <-> Symbolique], soit paternel et par conséquent masculin lorsqu’il se nourrit de la relation [Imaginaire <-> Réel], soit ni l’un ni l’autre lorsqu’il demeure uniquement sur la relation [Réel <-> Symbolique].




Pour aller plus loin : Index des sept merveilles du Monde Antique publié dans les Dossiers d’Archéologie n° 202, avril 1995 aux Editions FATON : https://www.dossiers-archeologie.com/numero-202/sept-merveilles-monde.583.php


Crédit photographique : Editions Faton

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