Les bras de la Vénus de Milo

Mis à jour : 2 mai 2018



- Dis, Papa, pourquoi la Vénus de Milo n’a pas de bras ? - Chut, tais-toi, ta mère regarde.


Même s’il est pratiquement aussi difficile de se poser sereinement devant la Vénus de Milo au Louvre que devant la Joconde, dès le premier regard il ne fait aucun doute que cette sculpture génère sans concession une sensation de puissante Beauté. Sans aucun doute non plus est-elle devenue très rapidement depuis sa découverte en 1820 l’archétype de l’idée de l’éternelle Beauté saine, raisonnée et équilibrée.

Je me souviens également avoir, il y a quelques semaines, croisé dans la salle d’attente de la clinique de chirurgie esthétique Saint-Georges à Nice une magnifique œuvre d’art en plexiglass reproduisant de face la Vénus équilibrée par un contrepoids.

Je n’en ai noté ni l’auteur ni la date exacte, mais je sais qu’une des lectrices de mes billets saura restituer cette lacune et en produire une analyse fine…


Il n’est pas nécessaire de présenter cette Vénus, nous apercevons régulièrement ses grossières reproductions dans les instituts d’esthétisme de l’Atlantique à l’Oural ou sur le papier d’emballage d’une marque de savon laiteux… beauté pérenne et suave. Au fond qu’importe le détail de sa draperie, qu’elle soit grecque ou romaine, qu’elle ait les cheveux raides ou ondulés… Elle est icône et c’est sur le dos des icônes que voyage le réel, même le plus intime. J’ai juste à écrire : Vénus sans bras… pour générer chez-vous cette vague impression de Beauté évidente et confortable.


Sans bras… pourquoi a-t-on cette sensation de plénitude sereine en évoquant un corps affreusement estropié ? Et puis à y regarder de plus près, son déhanché est plus proche de la scoliose installée que d’une figure de strip-tease.

Il est évident que cette œuvre majeure n’est jamais sortie de l’atelier du sculpteur aussi mutilée. Est-ce l’œuvre du temps, de son réemploi dans les fondations d’un mur, l’œuvre d’iconoclastes irresponsables ? Même pas…


Sur l’Ile de Milo, au cours de l’hiver 1820, trois paysans découvrent par accident une crypte maçonnée. Le journal Le Matin du 13 mai 1912 restitue ainsi cette découverte : « Au fond de la grotte se dressait une forme blanchâtre que pour la première fois depuis deux mille ans peut-être caressait un rayon du jour. C’était une statue, plus grande que nature ; son buste était nu ; de la ceinture aux pieds descendait une draperie retenue au-dessous des hanches par la main droite, tandis que le bras gauche se levait, à demi replié, la main tenant une petite sphère pas plus grosse qu’une pomme. A la droite et à la gauche étaient placées deux petites figures : une tête de femme et une tête de vieux à longue barbe. »


Notre Vénus amputée avait donc au moins un bras et une main lors de sa découverte. Enfin, il semblerait… car depuis le début des années 1820 les journaux se font l’écho des petites batailles entre témoins, supposés témoins et autres personnes autorisées sur l’existence de ces fameux bras. L’enjeu de cette polémique est de taille, comment justifier que ce qui deviendra le canon du Beau ultime ait réussi à garder ses membres intacts pendant une hibernation plus de deux mille ans… et que sa mise au jour lui en est fait tomber les bras… Certes un « accident de fouilles » est possible et tous les archéologues connaissent toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a transpercé malencontreusement à la pioche le crane d’un squelette au moment de la découverte d’une nécropole. Mais là, deux bras, c’est tout de même un sacré accident. Il y aurait peut-être une explication assez simple et politiquement très incorrecte, encore aujourd’hui.


L’histoire officielle voudrait qu’une gabare française, la Chevrette, fit escale à Milo le 20 avril 1821, avec à son bord le Lieutenant de Vaisseau Matterer et le jeune Enseigne de Vaisseau Dumont d’Urville. Ceux-ci, passionnés par les antiquités réussirent à convaincre le paysan de leur faire une promesse de vente. Ils rembarquèrent donc en filant droit sur Constantinople bien décidés à trouver un mécène pour que ce magnifique témoignage de l’art grec puisse rejoindre les plus belles collections françaises. L’ambassadeur français à Constantinople, le marquis de Rivière, fut séduit et chargea son premier secrétaire, M. de Marcellus, d’acquérir cette œuvre majeure à n’importe quel prix pour le roi et la France.

Le 23 mai, soit deux mois plus tard, la goélette l’Estafette, accosta à Milo avec à son bord M. de Marcellus. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque du haut de sa dunette d’apercevoir sur la grève des « marins grecs ou turcs » trainer derrière eux quelque chose de lourd et blanc ! C’était la Vénus… Le vil paysan aurait fait fi de sa parole avait perdu patience et vendu la Vénus à un moine grec sulfureux dont les hommes de main étaient en train de trainer le corps sur un brancard au nez et à la barbe de l’émissaire français.


Vexé, M. de Marcellus fait donner de sa petite escouade d’Infanterie de Marine. Cette dernière charge les gabiers « grecs ou turcs » au plat de sabre et au gourdin. Le journal Le Matin du 13 mars 1912 décrit la scène : « Vite à l’ouvrage ! Comme le brancard a souffert pendant la bagarre, comme le beau marbre reste, de guingois, assez loin du rivage encore, on le pousse, on l’ébranle ; il tombe sur le dos ; on déroule les cordes qui le lient, on le hale, on le tire ; ses épaules blanches se meurtrissent aux pierres anguleuses ; mais les mathurins de l’Estafette s’inquiètent bien de ce détails ! On leur a demandé d’enlever la chose, ils l’enlèvent avec un entrain aussi brutal que méritoire ; les morceaux qui tombent sont ramassés, car on ne veut rien perdre ; et allez donc ! Hardi ! Oh ! Hisse ! » …

Et ce serait donc là, à ce moment, sur cette plage au soleil de Milo que notre Vénus nationale aurait été en partie perdu ses membres. Sont-ils broyés, non identifiables, sont-ils égarés ?

Comment ? Vous pensez que M. de Marcellus est un pirate ? Loin de moi cette idée, au pire est-il un corsaire au service de la France, car la morale est sauve si l’on en croit la suite de l’histoire. Le marbre ramené tant bien que mal dans les cales de L’Estafette s’est révélé n’être que le buste de notre Vénus, la partie inférieure ayant déjà été chargée sur le brick grec sous pavillon turc. Avec tout le métier d’un bon secrétaire d’ambassade, M. de Marcellus, réussit à racheter au turc le restant de la sculpture et voguer avec une fierté bien légitime vers Constantinople puis Marseille.


La Vénus de Milo traversa victorieusement la France. Le journal poursuit : « Dès qu’elle fut exposée au Louvre, l’admiration fut unanime ; mais tous ceux qui venaient la voir posaient la même question : et les bras ? Les bras, on les possédait bien ; mais en débris et pas complets, d’importants morceaux étant restés sur la plage de Milo, oubliés ou inaperçus pendant la bousculade du combat. »


Et voilà comment on peut dormir pendant deux mille ans et perdre ses bras au réveil. … une aventure postromantique digne d’un roman de Jules Verne.


L’homme d’aujourd’hui est habitué aux œuvres d’art coupantes et sans pudeur. Avec Guernica (1937), la révolution Picasso nous a élevé dans l’idée qu’une scène d’horreur pure, de mutilation, de démembrement et d’impuissance du témoin, porte un esthétisme quasiment académique. Cette horreur insoutenable de civils sous un bombardement, vue, revue, usée est devenue un patrimoine quasiment universel. Elle ne porte plus ni son message de barbarie, ni sa fonction de témoin historique.


Il y a actuellement une sorte de sororité, une impression de familiarité, entre le personnage féminin en bas à droite du tableau de Guernica, celle qui traine sa jambe coupée et notre Vénus de Milo démembrée. Les raisons de ces mutilations ne sont pas cousines, mais notre passivité émotionnelle face à elles est de la même famille. Je dirais même que les tentatives de coller des bras à notre Vénus génère d’abord un sentiment d’indécence et de rejet… puis élabore la mécanique du comique défensif. Le Journal Amusant en date du 23 juin 1877 (page 2) est un exemple assez typique de cette mécanique :

« [en parlant de la Vénus de Milo]. La statue est un chef-d’œuvre, voilà l’intéressant. Un chef-d’œuvre impérissable et immuable. Nous l’admirons tel qu’il est. Nous ne voudrions pour rien au monde qu’on y changeât quelque chose.

Des Bras ? Mais il n’en faut pas… elle n’en a pas besoin. Ils la gêneraient et la déformeraient. Des bras !... Mais les bras sont le plus souvent, chez les femmes, une surcharge et un embarras. Voyez plutôt les danseuses, elles ne savent jamais où fourrer les leurs. Il n’y a que l’agriculture qui se plaigne de manquer de bras. Et l’agriculture n’est jamais rien, que je sache, à démêler avec les beaux-arts.

C'est-à-dire que si les bras de la Vénus de Milo existaient, il faudrait la casser bien vite, afin de les empêcher de nous dérober une parcelle de ce torse incomparable, un atome de ces traits à la sérénité sublime.

- Ne masquez pas ! ne masquez pas ! Comme on disait dans Madame l’Archiduc. Qu’on enterre donc une bonne fois cette question des bras de la Vénus de Milo. Il ne manque pas, mon Dieu, messieurs les archéologues, de sujets sur lesquels vous pourrez divaguer à l’aise !


La chose est donc entendue… un corps sans bras est un corps qui dévoile les seins… les danseuses le savent bien.


Et là c’est moi qui en mettrais mes mains à couper… Avec un peu d’impertinence, gageons qu’au XIXème siècle ces visites familiales au Louvre ont très largement développé le sens « esthétique » des jeunes garçons et de leurs pères. Dans ce musée, il n’y avait pas de « Vénus » préhistoriques aux seins généreux…

Le sein de ces Vénus de marbre était l’idéal et le validé, le sein référence de ceux qui ont « fait leurs humanités », c'est-à-dire de ces hommes éduqués au Latin et au Grec.

Le sein de la Vénus de Milo était non seulement l’un de ceux que l’on pouvait observer à satiété sans être tenu pour amoral, pervers ou sexuellement déviant, mais il était surtout exposé là, sans mimique de pudeur… pratiquement à portée de mains de tous et de chacun. Nous n’avons pas trouvé de point de vue de femme sur ce point… et pour cause, suivre ces « humanités » était assez… difficile. Il convient donc de souligner que le point de vue développé ici est celui des hommes.


Si du Louvre du XIXème siècle nous déplaçons ces visites instructives pour un adolescent ou rafraichissantes pour son père, à l’actuelle inflation numérique des seins à la Russ Meyer… si nous faisons le constat que le Grec et le Latin deviennent définitivement des langues mortes… alors nous serions en passe de nous diriger au-delà des humanités, nous serions au retour à la monumentalité mammaire des « Venus Préhistoriques » ?

Et avec provocation : En revient-on à la Horde Primitive si chère à Freud ?


Si oui, alors il ne reste plus qu’à reléguer la Vénus de Milo à l’image d’une adolescente un peu nunuche…


Pour aller plus loin :





Crédit photographique : Sarah Maple, Selfportrait with melons, 2013, Courtesy Artsper pour le Magazine LUI, avril 2016


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