Partie 4/5 (Te) Saxa loquuntur. Une analogie entre la psychanalyse freudienne et l’archéologie.

Mis à jour : 29 avr. 2018

Karl Popper dans les années 1980

What’s a man mind : comment Sigmund Freud pouvait-il percevoir la notion de science ?


Un autre enjeu majeur de cet « avant-gardisme » est certainement la volonté de caution scientifique portée par la méthode stratigraphique appliquée à l’archéologie.

L’une des principales critiques envers la psychanalyse est précisément sa volonté à être reconnue comme discipline scientifique. Je n’entrerai pas ici dans un débat si largement argumenté d’un côté comme de l’autre. Débat toujours d’actualité, le 08 août 2015 est sorti l’ouvrage de Guénaël Visentini Pourquoi la Psychanalyse est une Science, Freud Épistémologue[1]. L’idée présente est d’évaluer cette caution scientifique censée être apportée, à l’époque, par l’analogie directe avec les méthodes de l’archéologie.


  • Depuis le milieu des années 1930, il est relativement aisé d’identifier les disciplines appartenant au domaine scientifique et les autres. La parution de la Logique de la Découverte Scientifique[2], par Karl Popper en 1934, pose une distinction fondamentale entre les démarches, dites scientifiques, supportant l’idée d’un « État et Moment de la Recherche », dans l’esprit d’une constante amélioration et celles produisant des vérités inaliénables et en particulier non reproductibles.


  • Mais qu’en est-il en 1900 ? Depuis les travaux de René Descartes en 1637 (Discours de la Méthode) et surtout ceux Francis Bacon en 1620 (Novum Organum), la Science est ce qui s’oppose à la Doxa, l’opinion subjective ou communautaire et l’assertion arbitraire. Suivant Bacon, elle présuppose un mécanisme axé sur trois temps :

1- Une étape d’observation, d’expérimentation et de vérification

2- Une théorisation synthétisant les résultats de l’étape précédente

3- Une généralisation visant à prévoir les comportements des objets, faits, situations précédemment expérimentés.


  • Par exemple, sur le site archéologique, fictif, d’Antinotepe, dans une strate non référencée chronologiquement, de la céramique mycénienne est reconnue et observée (étape 1). De plus, des tessons de céramique locale d’un type nouveau mis au jour, il est nommé provisoirement 23b. La céramique de type 23b est donc sur ce site (étape 2) contemporaine de celle mycénienne. Il est donc logique d’avancer (étape 3) que quel que soit le site, toute la céramique de type 23b est contemporaine de la période mycénienne.


  • Cette méthode de datation relative est encore utilisée actuellement lors de la mise au jour de nouveaux types d’artefacts sans datation possible par les mesures physiques (C14 etc.). La généralisation de l’observation locale pose cependant problème lors de la découverte de ces nouveaux types d’objets très éloignés de leur site de fabrication ou en contexte funéraire. Cette découverte n’est-elle pas une exception ? Ces objets ne pourraient-ils pas être l’héritage d’un aïeul ? Et chacun sait que les objets complets ne se rencontrent presque uniquement dans les tombes, hors contexte de son utilisation « quotidienne »… Les publications de référence, colloques et autres confrontations avec des collèges d’experts entérineront ou non cette datation proposée. Il n’est pas rare non plus que la datation céramique soit en conflit avec la datation numismatique… Doit-on pour autant écarter la méthode en l’absence de datation physique, voire rejeter l’archéologie pour son socle inductif ?


  • L’induction baconienne, portée dans le domaine de la psychanalyse freudienne peut s’appliquer à la formalisation du complexe d’Œdipe[3] : « J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants ». Cette phrase est l’archétype du raisonnement logique freudien sous-tendant l’ensemble de ses travaux initiaux :

1-Étape d’observation, vérification, le CAS : des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père

2-Synthèse et théorisation des observations, le RÉSULTAT : J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs

3-Généralisation et prévision des comportements, la RÈGLE : sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants.


  • Dans le contexte scientifique de la fin du XIXe siècle, ce raisonnement est cohérent et n’a pas à choquer un esprit scientifique. De plus, Freud n’est ni avare de publications, de conférences, de séminaires. Cependant, là où tout scientifique s’attache à rechercher l’évaluation de la méthodologie et des résultats par ses pairs, Freud semble préférer « éloigner » ses compagnons de route devenus contradicteurs : Alfred Adler en 1911, Wilhelm Stekel en 1912, Karl Gustav Jung en 1913, Otto Rank en 1924 et Sandor Ferenczi en 1929.


  • Peut-être est-ce là l’unique procès contextuel à tenter contre la psychanalyse freudienne : écarter la valeur fondamentalement scientifique de la confrontation de ses résultats. Pourtant, dans le contexte archéologique, cette culture de la « discussion avec les pairs » face à l’objet d’étude à cours au moins depuis Schliemann et ne devait pas être ignoré de Freud. Mais Freud reconnaissait-il être le pair de quelqu’un ?


  • Au début du XXe siècle un autre courant commence à révolutionner tranquillement la logique de la pensée scientifique héritée de la déduction de Descartes et l’induction de Bacon : le Pragmatisme mené par le sémioticien et philosophe américain Charles Sanders Peirce.


  • Cette logique d’inférence reprend les concepts de déduction / induction mais l’affine en invitant l’hypothèse (l’abduction) comme base initiale du raisonnement scientifique. Ce courant aura une influence fondamentale sur les travaux de Popper quelques années plus tard.


  • Le schéma de cette logique est donc axé sur trois processus distincts mais absolument complémentaires :

1-Hypothèse-abduction : création de conjectures et d'hypothèses, considérées comme les seules sources d’une problématique logique (Règle, Résultat, Cas)

2-déduction: Prévision des conséquences de l’abduction (Règle, Cas, Résultat)

3- induction: Confrontation des conjectures et hypothèses aux faits ; la phase expérimentale. (Cas, Résultat, Règle)


  • Pour reprendre l’exemple de la céramique de type 23b sur le site fictif d’Antinotepe, il serait aisé de poser la problématique en ce sens :

1-Hypothèse : La philologie évoque des relations commerciales et diplomatiques entre la région d’Antinotepe et le monde mycénien.

Hypothèse de travail : Ces relations commerciales ont existé sur le site d’Antinotepe.

2- Déduction : Il serait alors logique de mettre au jour des objets mycéniens dans le même horizon chronostratigraphique que la céramique locale

3- Induction : Les fouilles menées sur le site attestent la présence de céramique mycénienne mélangée à celle locale.


  • Cette opération logique permet non seulement de mettre en évidence la nécessité d’intégrer notre propre recherche dans la continuité des travaux précédents, mais encore de valider ces derniers et d’affiner un peu plus la problématique initiale : la céramique locale est-elle contemporaine de la mycénienne ? Tant que l’expérimentation ne contredit pas la problématique, cette dernière a une forte probabilité d’être vraie.


  • Ce schéma bien que développé avant 1914 par Peirce ne circule que de manière restreinte aux Etats-Unis, faute d’avoir trouvé un éditeur. Il est donc compréhensible que Freud ne puisse s’en inspirer. En supposant même que ce dernier, grand lecteur de la littérature scientifique, ait été au fait des articles de Peirce se serait-il senti concerné par cette logique ?

  • Rien n’est moins certain. Peirce classe les inférences en deux catégories (Peirce, 1878) :

- Les inférences statistiques incluant l’induction et l’hypothèse

- L’inférence analytique déductive.


  • Freud conceptualise la « psychanalyse »… la plaçant fondamentalement dans l’inférence déductive, en faisant toutefois une large utilisation de l’inférence inductive. Originellement elle ne se place donc pas dans le schéma scientifique commençant à émerger avec Pierce et ancré dans les années 1930 par Popper, mais bien dans l’héritage de Bacon.


  • En 1900, l’appel aux méthodes modernes de la stratigraphie appliquée à l’archéologie ne semble avoir d’autre ambition que d’utiliser un outil efficace fonctionnant dans une discipline recherchant et exprimant les traces et conséquences des aléas de l’histoire d’une communauté… au même titre que la psychanalyse freudienne. Même si cette dernière est réduite à l’individu et non pas à la communauté.

Même si de nos jours l’archéologie adapte des méthodes issues des sciences telles que la géophysique, la géologie, l’analyse des matériaux, les statistiques… elle n’est en soi pas considérée comme une science, mais produisant des résultats scientifiquement reconnus.

[1]Visentini Guenaël, Pourquoi la Psychanalyse est une Science, Freud Epistémologue, Presses Universitaires de France, 2015, ISBN-13: 2130652977


[2]Popper Karl, La Logique de la découverte scientifique, Payot, rééd. 2017, ISBN-13: 978-2228919173


[3] Sigmund Freud, Lettre à Wilhelm Fliess du 15 octobre 1897


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