Partie 5/5 (Te) Saxa loquuntur. Une analogie entre la psychanalyse freudienne et l’archéologie.

Mis à jour : 29 avr. 2018

Enigmarelle (faux automate) vers 1905 au Circus Busch

Le débat sur la question de la

« scientificité » de la psychanalyse… une bataille stérile.


De mon point de vue, le débat sur la légitimité scientifique de la psychanalyse est vide de sens. Actuellement, certains confrères avancent même l’idée de fascisme, dans le sens autoritarisme, de la pensée freudienne. Cette volonté d’éloigner le débat contradictoire, cette certitude que l’expérience subjective est référence, sont des faits avérés. Ils sont gênants, certes. Cependant, même si la fin ne devrait jamais justifier les moyens, la théorie freudienne et sa mécanique pratique sont des nœuds de concentration et de densité sur lesquels se construit et se définit l’homme occidental du XXe siècle à nos jours. La perception du psychisme le précède et lui survit. Certes, les théories freudiennes sont fondamentales et très vite accessibles au grand public. Mais déjà du vivant de Freud, la psychanalyse suivait des voies parallèles et des voies contradictoires, laissant à cette discipline la faculté à s’adapter et se régénérer, malgré et en réaction avec un très probable autoritarisme et une politique d’édition efficace.


Faire le procès de la méthodologie freudienne serait faire le mauvais procès de la méthodologie archéologique de Schliemann. Tous les deux ont été clairvoyants, sans être précurseurs, sur la nécessité du raisonnement stratigraphique. En leurs temps, beaucoup se sont inspirés de leurs travaux avec raison, mais avec autant de raison, aucun archéologue actuel n’oserait conduire stricto sensu son chantier comme le pratiquait Schliemann. Les résultats de Schliemann ont marqué positivement leur temps. Comme dans toute science, ces résultats ont été, malgré eux, « dépassables », ce qui est plutôt rassurant. Ils sont également l’apogée du romantisme. Et comme tout apogée, ils sont également le début d’une fin.


La technique archéologique a su tirer expérience de l’univers de Schliemann. Qui aujourd’hui aurait la prétention de lui intenter un procès ? On ne peut plus, sans ridicule, se dire Schliemannien


La technique psychanalytique a su s’enrichir de l’univers de Freud. De nos jours, en tant que psychanalyste, est-on si mal adapté à nos sociétés pour encore se réclamer freudien ou s’en éloigner de manière théâtrale ? En tant qu’acteur des médias, est-on si peu cultivé qu’il soit nécessaire de réactiver régulièrement une pseudo-opposition Freud-Lacan ou de pointer les frasques de Freud, ses « immoraux dépassements d’honoraires », pour ainsi arguer de la futilité de cette discipline ou en faire une marotte de bourgeois ?


Schliemann a aussi péché par orgueil en se faisant le légataire universel de la destinée du Trésor de Priam[1] en tentant de le revendre aux grands musées nationaux, de même Freud revendique la paternité de la psychanalyse… soit. « Ce n’est pas bien », et après ?

Du vivant de Freud, il y a pourtant bien d’autres voies, d’autres paroles. L’une des plus marquantes est celle issue du rapprochement entre la psychanalyse et le marxisme. À mon sens, le personnage le plus emblématique est Wilhelm Reich. Élevé dans le giron viennois de Freud, il va assez rapidement se détacher de ce dernier et fonder sa propre clinique en s’impliquant pour et dans le milieu populaire, sur le terrain, hors cabinet. Il crée un dispensaire psychanalytique itinérant gratuit destiné aux plus démunis. Reich dénonce la facilité de certains de ses confrères à se conformer aux idéaux du capitalisme et de la bourgeoisie et démontre le rôle fondamental du contexte socio-économique dans l’origine des névroses individuelles.

Faire le procès de Freud-le-Présomptueux en l’étendant à l’ensemble de la discipline psychanalytique procéderait du même principe de condamner l’archéologie sous motif qu’elle a largement contribué à remplir les vitrines des grands musées nationaux.


En gardant l’analogie psychanalyse-archéologie, il y a peut-être moyen constructif pour revendiquer avec fierté nos origines freudiennes sans tomber dans le débat de sa légitimité…

Sur un chantier de fouilles il est commun de mettre au jour une fondation de temple. L’archéologue est pleinement conscient que ce fait archéologique est la synthèse des matériaux, du savoir-faire, d’un ordre moral et social de l’époque concernée. Il restituera ce temple avec ses propres connaissances et sa propre perception de cette culture antique. Cette restitution participera à enrichir la culture de ses contemporains, voire hisser ce site au rang de patrimoine mondial. Cependant, cet archéologue en revendiquera-t-il obligatoirement l’héritage moral et religieux ? Prônera-t-il le retour aux méthodes de construction décrites par ces fouilles sous prétexte qu’il en a sous les yeux l’archétype ? Aura-t-il à cœur de juger la pertinence des matériaux et de la technique mise en œuvre ?


Assurément non, avoir un héritage assumé nourrit la culture et en donne du coffre. Mais cela n’engage ni à cautionner, ni à revendiquer, ni à en réactualiser le schéma.

On peut être profondément républicain, revendiquer le bien-fondé du Code civil napoléonien. Même s’il est définitivement dépassé et inadapté à notre époque, c’est une culture, une assise citoyenne. Ce n’est pas pour autant que l’on doit cautionner la politique expansionniste de l’Empereur, ni les massacres des prisonniers musulmans perpétrés à Jaffa en 1799. Sa phrase célèbre "C'est la preuve que le Prophète est avec moi et que rien ne peut me résister. La preuve : ces prisonniers sont morts." est dans le contexte actuel une tâche très gênante.


Ainsi archéologie et psychanalyse répondent au même schéma. Ces deux disciplines sont en elles-mêmes le point de concentration, de synthèse, d’un lieu social et culturel ponctuel et marqué de son époque. Freud était un avant-gardiste en son temps. Reconnaître, accepter, que certaines idées et schémas de son corpus soient à l’heure actuelle dépassés ou inadaptées est certainement l’hommage le plus beau qu’on puisse le faire… Un siècle maintenant, cela prouve qu’il a encore son rôle à jouer, non plus en tant que précurseur, mais de ligne de référence vers laquelle on tend ou de laquelle il est utile de s’éloigner. Un siècle pendant lequel le monde occidental a eu le temps d’en faire une science au sens premier : un lieu de savoir et de conscience.


L’archéologie a su faire appel aux sciences « dures » pour devenir une discipline à résultats scientifiques. On vit une époque merveilleuse… Ne serait-il pas utile aux psychanalystes de s’acoquiner systématiquement aux neurosciences…et à l’intelligence artificielle. Voire de commencer à préparer l’étape du psychisme à venir, celui des machines ? What’s a bot mind n’est plus vraiment de l’anticipation.


Juste pour le plaisir :


Notes :

[1] https://www.lejournaldesarts.fr/actualites/lhistoire-de-la-decouverte-selon-schliemann-101176


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