Quantique pour Lucy


Au collège… Peu après la vulgarisation des recherches de Coppens-Johanson-Taieb concernant la mise au jour de « Lucy », il y eut un temps où je devais combattre pour mon héritage créationniste. Je prenais alors plaisir à affuter mes arguments, démontrant par « a+b » l’immaturité des prises de parties évolutionnistes. Je jouissais à refuser de réduire ma qualité d’homme à la bipédie.


Au lycée, à l’internat … les vendredis soirs, nous prenions plaisir à braver l’interdit … s’échapper pour aller réviser nos cours de philo dans les vapeurs de la Jenlain. J’y ai fermenté Freud, mais surtout distillé Nietzche … le travail de sape commençait son œuvre, l’entourloupe de l’argumentaire religieux éclatait bulle après bulle et avec lui la certitude du raisonnement créationniste.

Qui étais-je ?


Rimbaud a su estoquer en finale « C’est faux de dire JE pense : on devrait dire On me pense. ». Je devais devenir par « Moi »-même un autre, non celui façonné dans la glaise de la Genèse.

Et puis il y a eu cet accident physiologique, quelques années plus tard … où il devint évident que « Une pensée vient quand Elle veut et non pas quand Je veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet JE est la condition du prédicat Pense. Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit précisément l’antique et fameux JE, voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse … » (Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal)

Que faire de tout ceci ? M’annihiler en me niant fils de la Genèse, me créer, me recréer en père de mes pensées ? … la Tabula Rasa est un leurre de myope, et je n’étais pas assez mégalomane pour m’enfanter moi-même.


Je me suis donc retrouvé à Jérusalem, gravitant autour de l’Ecole Biblique d’Archéologie Française au fur et à mesure des missions archéologiques où j’intervenais. Ce laboratoire est un nombril de la pensée occidentale où peuvent coexister à merveille créationnisme et évolutionnisme, où la raison s’accorde de la foi et inversement.


Quelques années plus tard j’installais mes pénates dans un autre laboratoire perdu au fin fonds des forêts de Bourgogne, je ne m’occupais plus que des traces de romanisation. Remplir son garde-manger efface tout questionnement sur le quant-à-Soi et le qui-JE-suis.

Pourtant, ces deux derniers confondus s’entrechoquaient au fin fond d’une boite inaccessible à mon quotidien. Etaient-ils encore vivants, étaient-ils déjà décédés ? Ils étaient en toute probabilité les deux à la fois, leur masse et leur volume me le rappelaient souvent.

Encore fallait-il non seulement retrouver où était la boite mais encore oser en faire sauter le sceau.


Jusqu’à ce jour de juillet 2015 où j’osais pousser la porte du Pavillon d’Anatomie Comparée et de Paléontologie du Jardin des Plantes à Paris. Je me suis retrouvé face à Lucy, ou plutôt à sa copie, frêle, décharnée, le squelette punaisé à la verticale contre son support, placé en hauteur, à hauteur d’homme. En bas à gauche sa restitution plastique, sa réincarnation. Le regard sournois et interrogatif … comme un vieux singe à qui on ne la fait pas, les seins en bataille. Puis j’aperçus en superposition mon reflet dans la vitrine. Je jouais à adapter ce dernier au squelette de Lucy, m’avançant et reculant jusqu’à ce que les deux, Lucy-le-Préhumain et moi ne fassions qu’un. Un mètre quatre-vingt six et une carrure de cent kilogrammes à adapter à cette chétive créature n’a pas été une mince affaire.


Ce jeu sur l’adaptation des proportions, si impertinent soit-il, m’a fait ressaisir cette boite et en a fait sauter le sceau. La certitude qu’une idée n’est que la matérialisation d’un point de vue et que ce dernier est sculpté par sa focale et sa distance rendait évident dans le reflet de cette vitrine que mon quant-à-Soi et mon qui-JE-suis n’étaient que l’image de mon positionnement au moment où je le regardais. Ni vivant, ni mort, seule la conscience de ma présence à eux leur donnait existence, forme et direction.


La seule qualité intrinsèque de ce [quant-à-Soi / qui-JE-suis] était uniquement sa masse et son volume à trainer.


Il ne tenait qu’à moi et à moi seul de voir en moi le futur de Lucy … à prendre pour focale soit tout le spectre scientifique, sa maturité, son immaturité, ses errances, ses certitudes, sa logique et ses absurdités, soit tout le spectre d’une logique créationniste avec son cortège de partis pris, le poids de son histoire, ses preuves intrinsèques … et surtout le pari de la foi qui ne se nourrit que d’elle-même. De calibrer la distance pour mieux me fondre à ces idées … ou non.

Ainsi mon positionnement par rapport à l’Evolution humaine, incarnée par Lucy, n’existait réellement que par sa masse et son volume culturels. Il ne tenait qu’à moi de décréter la validité ou l’invalidité d’un héritage phylogénétique … après tout, si les parents peuvent déshériter leur enfant, rien n’oblige le rejeton biologique à accepter cet héritage, de plus il est encore des sociétés où l’épouse se fond dans le patronyme de son mari et en perpétue la lignée. Le radicalisme anti-mixité serait bien la preuve empirique que ces changements de lignées modifient la qualité des héritages…


Et puis aussi, Lucy la gracile… les seins en bataille … une image qui traine encore dans cette vitrine, alors que l’état de la recherche actuelle en ferait aussi un mâle. Choisir entre l’absolue certitude du créationnisme et l’errance contextuelle de l’évolutionnisme ? Faut-il vraiment choisir ? Choisir signifie octroyer la qualité de vie ou de mort à une idée. C’est certainement alléger de moitié la masse du quant-à-Soi et du qui-JE-suis, les rendre plus légers à vivre, plus identifiables, plus assis. Mais ne serait-il pas plus vital d’apprendre à faire des haltères, se donner du coffre, avec Lucy-Gracile et Adam-Poussière ? Au risque d’afficher un quant-à-Soi et qui-JE-suis … innommables et in-cum-préhensibles à l’Autre.


Terra Incognita


On définit souvent la névrose par la conscience intime de la distance séparant un état d’être et un positionnement du vouloir être. On pourrait aussi la définir par la conscience intime du non positionnement sur une idée, d’un non-choix lancinant. Notre société occidentale a su cultiver l’exclusion du « non » face au « oui », du « bien » face au « mal ». Au point où se désengager d’un positionnement est considéré comme « retourner sa veste », comme s’il n’y avait que deux manières d’endosser un vêtement.


Ainsi, il arrive très régulièrement que l’on demande au psychanalyste d’aider à défricher le terrain afin de faire le bon choix. « Y voir plus clair ». Jouer l’éclaireur machette en main, à re-connaître et cartographier une contrée étouffée par l’intrication des racines et des cactus, n’est peut-être pas le rôle où il serait le plus efficace. A l’inverse, laisser le patient endosser le rôle de son propre ethnologue, ramener de ses contrées ses malles et petits carnets de notes enrichis de ses collectes, les exposer sur la table du psychanalyste et choisir ensemble de les ouvrir ou non est certainement beaucoup plus efficace pour étudier, avec la distance nécessaire à l’objectivité, les ethnies peuplant le fin fond de son psychisme.


Ces collectes engendrent plusieurs problématiques : pourquoi l’ethnologue a-t-il choisi de ramener telle ou telle information ? A-t-il pris le soin d’en noter le contexte ? Et cet objet reçu en cadeau social-communautaire, comment l’a-t-il transporté jusqu’ici ? L’objet est-il complet ou a-t-il souffert du voyage ? Est-il prêt à l’exposer sur sa bibliothèque au vu et su de tous ? Préfère-t-il y coller une feuille de vigne comme sur le David de Michel-Ange ? Ou préfère-t-il que je le range dans mes tiroirs ? Quelle est la valeur portée à cet objet dans son contexte originel et ici ? Est-ce un original, un ersatz, une copie, une dupe-lication à touriste? Est-ce un objet encore utile ici-et-maintenant ? A-t-il pris le véritable objet ou s’est-il trompé ? Avec quelle sémantique me décrit-il cet objet, celle du contexte de mise au jour ou le siens actuel ? En quelle mesure adapte-t-il sa description à ma compréhension ? Pourquoi le déballe-t-il aujourd’hui ? Ses notes, sont-elles ce qu’il a vu, perçu, expérimenté, ouï-dire ? Sont-elles des récits mythologiques ? En quoi sa propre étrangeté à ses contrées intérieures a-t-elle influencé sa perception ? Sait-il au moins réellement se relire ? Comment se remet-il de ce voyage ? Est-il conscient d’avoir fait malgré lui connaître le « Coca-Cola » à ses ethnies profondes ?


Interroger le carnet de ce voyage entre la peau et les méandres du psychisme, observer le patient percevoir l’implication de sa propre étrangeté à lui-même, génèrent tant de questions plus profondes que la chasse aux objets typologiques, connus, tellement plus constructif que de partir en re-connaissance avec une boussole aimantée à notre constitution d’Etre psycho-socialement adapté.


Le rôle idéal du psychanalyste est loin de la thérapie orientée. Il est semblable à une Société d’Ethnologie, instigatrice des recherches, dépositaire de bibliothèques, garant de la belle sémantique, percolateur des savoirs … Il rend viable le voyage de l’ethnologue … Au retour de ce dernier, il est apte à rassembler un auditoire de valeur… Enfin, il dispose d’une maison d’édition assez souple pour transcrire ces récits avant qu’ils ne s’effacent. Les souvenirs sont faits pour disparaitre ou se magnifier, aucun ne reste indemne du quotidien. C’est cette transcription au plus proche du retour de voyage qui permettra à l’ethnologue de repartir pour un nouveau périple sans prendre le risque de ne pas reconnaître ses propres traces … ou ses propres enfants nés après son départ dans ces ethnies profondes.


Dans ce « Il rend viable le voyage de l’ethnologue », il y a « Il donne les bons outils à l’ethnologue et lui apprend à s’en servir. ». Ce qui implique le fait que le psychanalyste est d’abord un didacticien … même si l’usage général voudrait qu’une analyse didactique ne soit accessible qu’après l’analyse prétexte.

Tous psychanalystes ? … tout au moins tout patient de psychanalyste.


Hic sunt dragones


De retour de ces voyages extra-ordinaires, la réouverture au grand jour de ces carnets de notes ou de ces malles peut s’avérer très délicate. Aucun être sensé ne prendrait le risque de ramener ses dragons à la surface, même maitrisés ils risqueraient de gober tout cru nos intimes, même simplement photographié un « Basilic » est encore apte à pétrifier ceux qui n’ont pas été préparés à le regarder. Cependant, il est arrivé à chacun d’entre nous de ramasser au passage quelque chose dont nous souhaiterions une utilité future, sans en présumer clairement la dangerosité. Ou bien encore prendre une photo à la volée parce que la scène nous émeut ou nous scotche sans en comprendre la raison, un geste réflexe.


Il en est de même pour ces voyages intérieurs, on en glane des boites scellées dont nous pressentons l’importance sans être apte à en mesurer les conséquences.


Lucy, nous l’avons vu, est un exemple typique de ces boites. Dans son contexte « ethnique », originel, cette boite contenait l’idée d’un positionnement crucial [Créationnisme / Evolutionisme]. Cette idée possédait deux états superposés. Ce double état influait ma présence au monde. Le choix d’ouvrir la boite, d’obtenir une réponse « visuelle », m’aurait permis d’alléger de moitié sa masse et son emprise. Cependant, la prise de conscience que ce double état permettait, avec un peu d’exercice, d’enrichir mon positionnement m’a incité à ne pas ouvrir cette boite et de mettre à profit son volume.


Certains autres objets psychiques possèdent également ce double état superposé. C’est le cas de ceux imprégnés d’une « scène originelle », si chère à Freud. Pour exemple, l’idée d’abandon perçue comme traumatisme d’enfance balançant ses échos jusqu’à la période adulte est de cet ordre.


L’enfant vit une scène, la perçoit jusqu’au plus profond de ses entrailles comme sidérante. La perception de l’acte est la boite et en lui-même l’acte d’abandon possède deux états superposés : il a réellement existé, c’est une interprétation de l’enfant.


Ces deux états coexistent définissant le volume de la boite « Perception d’Abandon ». Seule l’analyse permettra de desceller cette boite, d’évaluer le devenir de l’intrication dans le positionnement historique du patient.


Bien entendu, en fonction des aptitudes du patient, de son état d’urgence, de sa vitalité psychique, l’ouverture de boite est souvent salutaire. Nous sommes là dans l’aspect thérapie. Cependant, nous avons également constaté le bénéfice de ces états superposés.


Quantique


Ce double état superposé n’est pas une particularité des objets psychiques. En 1935 le physicien Erwin Schrödinger illustrait le fait que les objets de la physique quantique pouvaient posséder à la fois plusieurs états contradictoires[1]. Il démontrait également que la mesure réduisait malheureusement ces objets à un seul état, leur faisant ainsi perdre une bonne part de leurs qualités intrinsèques. On comprend également que se pose la question de la qualité même de l’appareil de mesure et du « que mesure-t-on ? ».


Donc si l’analogie entre la psychanalyse et l’appareil de mesure des faits quantiques est possible, il devient évident que l’on peut suspecter la technique analytique d’être totalement partielle.


Elle le sera en effet si l’on oublie le double état superposé des objets psychiques ou si l’on prend uniquement la boite comme objet d’étude. Peut-être est-ce là la différence entre thérapie à orientation psychanalytique et la cure psychanalytique à proprement parler ?

Pour autant, le psychanalyste dispose-t-il d’instruments de mesures ou de diagnostics adaptés à cette notion de double superposition et d’intrication ? Nous dévoilerons progressivement des éléments de réponse dans les prochains billets.


En attendant …« Climb in the back with your head in the clouds, and you’re gone. ».

Cette chanson des Beatles est un excellent fond musical pour se laisser porter à réfléchir aux intrications de cette double superposition : Lucy est mort à 25 ans … et en 2014 nous avons fêté son quarantième anniversaire.


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Pour en savoir plus sur la toile :

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[1] Serge Haroche, Jean-Michel Raimond & Michel Brune ; Le chat de Schrödinger se prête à l'expérience - Voir en direct le passage du monde quantique au monde classique, La Recherche 301 (Septembre 1997) 50.

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